Par La rédaction | Lementor.net
Le mercredi 3 juin 2026, au quartier Houphouët-Boigny de Koumassi, communément appelé le Campement, des familles entières se sont retrouvées à la rue en quelques heures. Des valises jonchaient le sol au milieu des gravats. Des enfants regardaient des adultes fouiller les décombres à la recherche d’effets personnels encore sauvables. Des tôles ondulées froissées attendaient les ferrailleurs déjà sur place. La pluie était annoncée pour la fin de journée. Et des centaines de personnes se posaient la même question, sans réponse immédiate : où passer la nuit ?
Ce qui s’est produit ce matin-là à Koumassi n’est pas un coup de force du District autonome d’Abidjan, ni une opération urbaine décidée par la mairie. C’est l’exécution d’une décision de justice. Un opérateur économique privé, M. Alloui Brou Jacques, titulaire d’une grosse exécutoire et de titres d’urbanisme réglementaires, a fait valoir ses droits sur une parcelle d’environ trois hectares à l’issue d’un litige foncier tranché par les tribunaux en sa faveur. La mairie de Koumassi, dans un communiqué publié le jour même, l’a dit clairement : l’opération relève exclusivement d’une procédure judiciaire menée par les services compétents de l’État, conformément aux dispositions légales en vigueur. La commune n’en est ni l’initiateur ni l’ordonnateur.
Cela devrait suffire à clore le débat sur la légalité de l’opération. Mais la légalité et la légitimité ne se confondent pas toujours. Et ce qui s’est passé à Koumassi Campement le 3 juin soulève des questions qui dépassent largement le dossier judiciaire d’Alloui Brou Jacques, aussi fondé soit-il.
La première question est celle de l’information préalable. Nanan Affi Aka, chef de communauté et victime du déguerpissement, a raconté ce mardi 9 juin à Afrik Soir la façon dont les événements se sont déroulés du point de vue des occupants : « Le 3 juin 2026, c’est là que j’ai appris cette cassure. Moi-même, je n’étais pas sûr que cela allait arriver chez nous. Mais au fur et à mesure que l’heure avançait, toute notre cour a été déguerpie sans information. Ils ne nous ont rien dit et ils ont cassé ma cour. » Ce témoignage n’est pas celui d’un occupant illégal revendicatif qui refuserait de reconnaître les droits d’un propriétaire légitime. C’est celui d’un homme qui dit n’avoir reçu aucune notification préalable, aucun délai pour organiser son départ, aucune information sur les recours possibles ou les solutions de relogement disponibles.
Ce point est fondamental dans le droit de l’exécution des décisions judiciaires en matière d’expulsion. La procédure légale ivoirienne prévoit théoriquement que l’huissier de justice commissionné pour l’exécution d’une décision d’expulsion signifie d’abord la décision aux occupants, leur accordant un délai avant de procéder aux opérations matérielles de déguerpissement. Ce délai existe précisément pour permettre aux familles de prendre leurs dispositions, de déménager leurs biens et de trouver une solution d’hébergement avant que les murs ne tombent. La question que les sinistrés posent est simple : ce délai a-t-il été respecté ? Si oui, pourquoi des centaines de personnes affirment n’avoir reçu aucune information ? Si non, l’exécution de la décision de justice, bien que fondée sur un droit réel, a-t-elle été menée dans des conditions conformes à la loi ?
La mairie de Koumassi, dans la position délicate qui est la sienne, a choisi la voie de la précision administrative et de l’appel au calme. Le maire Narcisse Toussaint Balley a indiqué suivre de près l’évolution de la situation et ses conséquences sur les populations. La municipalité a demandé aux habitants de se référer aux sources officielles plutôt qu’aux rumeurs, et a assuré qu’elle continuerait à suivre le dossier pour préserver la cohésion sociale et accompagner, dans la mesure de ses compétences, les populations impactées. Ces mots sont ceux d’une institution consciente de la gravité de ce qui s’est passé mais qui ne peut pas, dans le cadre de ses attributions, remettre en cause une décision de justice.
Ce qui s’est passé à Koumassi Campement ne peut pas être compris sans le replacer dans le contexte beaucoup plus large de la crise foncière qui ronge Abidjan depuis des décennies. La commune de Koumassi, comme Port-Bouët, Yopougon ou Abobo, est le théâtre d’une multitude de litiges fonciers dont les racines plongent loin dans l’histoire de l’urbanisation anarchique d’Abidjan. Dans les années 1960, 1970 et 1980, quand la capitale économique ivoirienne s’est développée à une vitesse que les pouvoirs publics n’ont jamais réussi à maîtriser complètement, des milliers de familles se sont installées sur des terrains dont le statut juridique était flou, imprécis ou simplement non enregistré. Certains terrains avaient été vendus par des chefs de terre coutumiers dont l’autorité sur la propriété n’était pas reconnue par le droit moderne. D’autres avaient été occupés de bonne foi par des familles qui n’avaient aucune raison de douter de la régularité de leur situation. D’autres encore avaient fait l’objet de ventes multiples, le même terrain cédé à plusieurs acquéreurs différents par des vendeurs sans scrupules qui avaient disparu avec l’argent avant que les litiges n’éclatent.
Le juriste Jean Bonin, dans une analyse publiée par Afrik Soir en mars 2026, avait décrit ce phénomène avec précision : « Très souvent, ces lotisseurs n’ont aucun agrément et vendent des terrains qu’ils ne possèdent pas. Ils promettent aménagement et financement, mais signent des actes de cession sur des parcelles qu’ils ne détiennent pas. Sans contrôle officiel, ils multiplient les ventes illégales, créant des litiges en cascade. » Cette réalité explique comment des familles peuvent occuper de bonne foi un terrain pendant des années, parfois des décennies, payer des impôts fonciers locaux, construire des habitations, y élever leurs enfants, et se retrouver un matin face à des huissiers et des engins de démolition leur signifiant qu’un tribunal a reconnu le droit de propriété d’une tierce personne sur leur domicile.
Le cas de Julie Aubin épouse Diabagaté, rapporté dans le même article d’Afrik Soir, est emblématique de cette situation kafkaïenne. Cette femme a acquis un terrain à Koumassi « en bonne et due forme », selon ses propres termes, avec tous les documents requis. Depuis neuf ans, une personne se réclamant d’un titre concurrent fait entreprendre des travaux sur la même parcelle. Elle a alerté les autorités compétentes sans suite favorable. « Les terrains nous ont été cédés, mais nous ne pouvons ni y entrer, ni construire, ni sécuriser nos parcelles », résume un autre acquéreur dans une situation similaire. Ces cas illustrent la confusion structurelle qui règne dans le cadastre ivoirien, où l’existence d’un ACD, un Arrêté de Concession Définitive, ne garantit pas automatiquement l’exclusivité du droit de propriété si d’autres titres concurrents ont été délivrés sur la même parcelle dans des conditions douteuses.
Laurent Gbagbo avait lui-même mis le doigt sur ce problème le 1er mars 2025 lors d’un meeting public : « Vous trouvez un bout de terre, il y a quatre, cinq personnes qui ont un ACD. Prenons garde, il nous faut une loi liée au foncier. » Cette déclaration de l’ancien chef de l’État n’était pas une incitation au désordre. C’était un constat lucide sur une réalité que tous les Abidjanais connaissent de l’intérieur : le marché foncier urbain ivoirien est profondément dysfonctionnel, structurellement opaque et socialement dangereux pour tous ceux qui n’ont pas les moyens de s’entourer des meilleurs juristes et de naviguer dans les arcanes d’une administration foncière qui multiplie les titres et les procédures sans toujours garantir la sécurité des droits qu’elle est censée protéger.
Le décret présidentiel numéro 2021-783, adopté sous la présidence d’Alassane Ouattara, impose la mise en valeur des terrains urbains sous peine de déchéance des droits. C’est une mesure qui vise à lutter contre la spéculation foncière et à décourager les propriétaires qui acquièrent des parcelles pour les laisser en friche en attendant une plus-value. Sa logique est compréhensible dans un contexte de pression foncière extrême dans une métropole qui continue de croître. Mais dans la pratique, ce décret peut aussi être instrumentalisé par des opérateurs qui utilisent l’argument de la non-valorisation pour faire valoir leurs droits sur des parcelles occupées par des familles qui n’ont pas les moyens de les valoriser au sens juridique du terme, c’est-à-dire d’y construire des immeubles conformes aux normes du cadastre urbain.
Le politologue Geoffroy-Julien Kouao a posé clairement le problème politique sous-jacent dans cette même analyse : « Les Ivoiriens ont l’impression d’être exclus de la propriété foncière à cause des prix exorbitants et de la corruption, souvent au profit de riches non-nationaux. » Cette perception, fondée ou non dans chaque cas individuel, a des conséquences sociales réelles. Elle nourrit un sentiment d’injustice qui dépasse le seul dossier Alloui Brou Jacques et qui transforme chaque opération d’expulsion, même légalement fondée, en symbole d’une injustice systémique perçue par les populations les plus vulnérables comme une exclusion organisée de la propriété urbaine au profit de ceux qui ont les moyens d’acheter les décisions de justice.
Les sinistrés de Koumassi Campement ont désormais interpellé directement le président Alassane Ouattara. Ce geste dit plusieurs choses. Il dit que ces familles ne se reconnaissent pas dans les acteurs institutionnels intermédiaires, ni la mairie qui dit ne pas être responsable, ni les tribunaux dont ils contestent non pas le droit de trancher mais la façon dont la décision a été exécutée, ni le District autonome d’Abidjan qui s’est également dégagé de toute responsabilité dans cette opération. Interpeller le président directement, c’est aller au sommet parce que tous les autres niveaux semblent fermés. C’est aussi un signal que la crise foncière d’Abidjan a atteint un niveau de visibilité sociale qui exige une réponse politique au plus haut niveau, au-delà des communiqués municipaux et des précisions juridiques sur la nature des titres exécutoires.
Ce que cet épisode révèle en profondeur, c’est l’absence d’une politique publique cohérente et opérationnelle de gestion des transitions foncières dans les zones d’Abidjan où la propriété coutumière, la propriété administrative et la propriété privée se superposent en couches incompatibles. Quand un tribunal rend une décision au terme d’un litige foncier, il résout un conflit de droit. Il ne résout pas le problème humain des familles qui se trouvent sur le terrain. Cette responsabilité, qui est celle de l’État et des collectivités locales, ne peut pas être indéfiniment externalisée sur les seuls mécanismes judiciaires. Un État qui laisse des centaines de familles à la rue sans accompagnement, même au nom d’une décision de justice parfaitement légale, manque à une partie de ses obligations fondamentales. Celle de garantir non seulement les droits de propriété mais aussi la dignité de ses citoyens dans les moments où ces droits entrent en collision avec leur réalité quotidienne.
La réforme foncière ivoirienne, annoncée depuis des années et toujours inachevée, est la seule réponse structurelle à cette crise. Un cadastre unifié, numérisé et opposable à tous. Des procédures de purge des titres concurrents qui donnent aux occupants de bonne foi la possibilité de faire valoir leurs droits avant que les bulldozers n’arrivent. Des mécanismes de relogement d’urgence pour les familles expulsées dans le cadre de décisions judiciaires. Et une justice foncière accessible aux plus démunis, pas seulement à ceux qui peuvent financer les procédures longues et coûteuses que demandent les litiges de propriété. Sans ces réformes, le 3 juin à Koumassi ne sera pas un incident isolé. Ce sera un épisode parmi d’autres d’une crise qui s’approfondit chaque année dans une ville qui grandit plus vite que les institutions chargées de la réguler.
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