Par Bakary Cisse | ementor.net
Les chiffres ne laissent guère de place au doute. La Côte d’Ivoire concentre aujourd’hui environ 40 % du PIB de l’Union économique et monétaire ouest-africaine et 42 % des exportations de la zone. Elle abrite les 34 sociétés les plus importantes cotées à la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières pour une capitalisation de 8 412 milliards de FCFA. Sa croissance tourne autour de 6 à 6,5 % en 2025 selon la Banque mondiale, le FMI et la BAD, contre une moyenne CEDEAO qui plafonne à environ 4 %. Elle est la deuxième économie de la sous-région en valeur nominale, derrière le Nigeria et devant le Ghana. Ces chiffres disent quelque chose que personne à Abidjan ne dit publiquement : la Côte d’Ivoire n’est plus un partenaire parmi d’autres dans l’UEMOA. Elle en est l’hégémon. Et elle ne semble pas avoir décidé quoi faire de ce rôle.
Pour mesurer ce que cette hégémonie signifie concrètement, il faut regarder la structure de l’UEMOA dans son ensemble. L’Union compte huit membres : le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Ces huit pays partagent la même monnaie, le franc CFA, la même banque centrale, la BCEAO basée à Dakar, les mêmes institutions de surveillance budgétaire et les mêmes critères de convergence. En théorie, c’est un espace d’intégration fondé sur l’égalité souveraine des membres. En pratique, quand un seul pays représente 40 % du PIB total de l’Union, cette égalité souveraine est une fiction institutionnelle que les chiffres démentent chaque trimestre. Une union monétaire où un seul membre concentre une part aussi disproportionnée du PIB n’est plus une intégration symétrique. C’est une hégémonie de fait, habillée en gouvernance collective à parts égales.
La comparaison avec le Nigeria dans la CEDEAO est instructive et dit la singularité de la position ivoirienne. Le Nigeria représente environ 60 % du PIB de la CEDEAO. Mais le Nigeria n’est pas membre de l’UEMOA, ne partage pas la monnaie de ses voisins, et joue cavalier seul par nécessité géographique et démographique. Son leadership potentiel dans la CEDEAO est freiné par sa non-appartenance à l’espace monétaire commun, par ses propres crises économiques internes et par une gouvernance politique erratique qui le disqualifie régulièrement comme modèle. Abidjan, elle, reste à l’intérieur du cadre UEMOA, en tire tous les bénéfices, stabilité monétaire, crédibilité de la BCEAO sur les marchés internationaux, marché élargi de 130 millions de consommateurs, sans jamais construire le discours régional qui correspondrait à son poids réel. Le groupe consultatif international des 8 et 9 juillet 2026 qui a mobilisé 47 820 milliards de FCFA pour le PND 2026-2030 est l’exemple parfait de cette posture. La Côte d’Ivoire a utilisé sa crédibilité construite dans le cadre UEMOA et CEDEAO pour mobiliser des financements massifs pour un projet national. Aucun des documents présentés aux partenaires ne comportait une vision explicite de la façon dont ce plan allait entraîner les économies voisines dans son sillage.
Trois zones de friction concrètes disent l’étendue du décalage entre le poids économique ivoirien et son positionnement régional. La première est la discipline budgétaire. Abidjan peine à respecter ses propres critères de convergence : une pression fiscale autour de 15 %, loin du seuil UEMOA fixé à 20 %. Le service de la dette reste maîtrisé autour de 56 % du PIB sous le plafond de 70 %, mais le reclassement FMI en risque faible de surendettement de juin 2026 ne doit pas dissimuler une tendance haussière de la dette depuis 2012 que même Ahoua Don Mello a pointée dans sa note critique publiée le 11 juillet. Il est difficile de revendiquer un leadership régional en étant soi-même en écart sur la discipline collective que l’on est censé incarner devant les sept autres membres de l’UEMOA dont plusieurs sont réellement proches des plafonds d’endettement.
La deuxième friction est la fragmentation de la CEDEAO. Le retrait formel du Mali, du Burkina Faso et du Niger en janvier 2025 a amputé la Communauté d’une part significative de sa population et de son territoire. Ces trois pays représentent ensemble environ 80 millions d’habitants, des centaines de millions de kilomètres carrés de territoire sahélien et des ressources naturelles considérables. Leur départ a fragilisé les corridors commerciaux qui reliaient les ports ivoiriens, ghanéens et togolais à leurs marchés intérieurs, exposé les limites de la solidarité régionale face aux juntes et ouvert un vide institutionnel que la CEDEAO n’a pas su combler. Face à ce vide, la Côte d’Ivoire n’a pas cherché à le remplir par une initiative régionale forte. Elle a consolidé ses partenariats bilatéraux, avec ENI sur le champ Baleine, avec le Qatar sur les financements souverains, avec l’Inde sur les relations militaires symbolisées par la délégation au 7 août 2026 à Yopougon, une stratégie de puissance nationale plus qu’un projet d’arrimage régional. Le port d’Abidjan a perdu puis partiellement reconquis à coups de baisses tarifaires, dont celle annoncée lors du sommet CEDEAO de Freetown le 19 juillet, le trafic malien et burkinabè fragilisé par les tensions post-sanctions, dans une concurrence directe avec Lomé et Tema qui dit exactement ce que cette posture produit : des voisins qui regardent leurs options et développent des alternatives.
La troisième friction est le PND 2026-2030 lui-même. Financé à hauteur de 20,3 milliards de dollars lors du groupe consultatif d’Abidjan, ce plan est pensé comme un projet national d’accession au rang de pays à revenu intermédiaire supérieur à l’horizon 2030. Pas comme un moteur d’entraînement explicite pour le reste de l’UEMOA. Les six piliers du PND, paix et sécurité, agriculture et agro-industrie, investissement privé et industrialisation, capital humain, infrastructures stratégiques, gouvernance, sont tous orientés vers la transformation de l’économie nationale ivoirienne. Les effets de diffusion régionale via le port d’Abidjan, la BRVM, les réseaux d’énergie et les corridors logistiques sont réels et significatifs. Mais ils sont des externalités positives involontaires d’une stratégie nationale, pas les objectifs d’une politique régionale délibérée.
Ce triple constat dessine une posture précise qu’il faut nommer correctement. La Côte d’Ivoire pratique un unilatéralisme pragmatique : maximiser les bénéfices des cadres existants tout en protégeant ses avantages comparatifs, et réagir de manière opportuniste aux fractures régionales plutôt que de les anticiper par une politique structurante. Cette posture est rationnelle à court et moyen terme. Elle finance une croissance supérieure, une attractivité relative pour les investisseurs et une trajectoire vers l’investment grade. Mais elle repose sur une contradiction que le temps ne résorbe pas de lui-même : le marché ivoirien seul reste trop étroit pour porter une véritable industrialisation. La Côte d’Ivoire a 30 millions d’habitants. Ses ambitions industrielles, transformation du cacao, du caoutchouc, des minerais critiques, production locale de produits manufacturés, supposent des marchés d’absorption qui dépassent largement ce seul territoire. Les corridors vers le Burkina, le Mali et le Niger représentaient avant les crises sahéliennes une population de plusieurs centaines de millions de consommateurs potentiels. Leur fragilisation est une perte économique directe pour les industries ivoiriennes qui exportaient dans ces directions.
La désignation de Diomaye Faye à la présidence de la CEDEAO lors du 69ème sommet de Freetown le 19 juillet 2026, combinée à la présidence de la Commission détenue par le général Birame Diop depuis décembre 2025, offre au Sénégal voisin l’instrument institutionnel pour peser sur la direction régionale. Ce double leadership sénégalais à la CEDEAO dit implicitement que la Côte d’Ivoire, pourtant la plus puissante économiquement, a laissé passer une occasion de leadership politique régional que Dakar a saisie. Cette observation n’est pas un reproche. C’est un constat sur les priorités politiques d’Abidjan, davantage orientées vers la mobilisation des financements du PND que vers la construction des alliances institutionnelles régionales. Si la Côte d’Ivoire continue de croître nettement plus vite que ses voisins sans investir dans des mécanismes de convergence réels, infrastructures communes, politiques industrielles coordonnées, approfondissement du marché unique, les frustrations des partenaires ivoiriens ne pourront que s’accentuer. La locomotive ivoirienne, faute d’un discours régional à la hauteur de son poids économique, risque de tirer un train de plus en plus déséquilibré exposé aux chocs externes et aux ressentiments de ceux qu’elle entraîne sans les consulter.
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