Par La Rédaction | Lementor.net
Il a tout décidé. Il ne répond de rien. C’est le paradoxe central d’Ousmane Sonko depuis le 24 mars 2024. Et ce paradoxe, le Sénégal le paie encore aujourd’hui.
Quand Diomaye Faye gagne la présidentielle avec 54 % au premier tour, c’est la victoire de Sonko. Il l’a dit. Ses militants l’ont scandé. Diomaye mooy Sonko. Ce slogan n’était pas de la rhétorique. C’était un programme de gouvernement. Sonko choisit le candidat, orchestre la campagne, mobilise la jeunesse, impose la ligne. La victoire lui appartient autant qu’à Diomaye. Peut-être plus. Il obtient la Primature. Il gouverne quatorze mois. Et quand vient l’heure des comptes, il n’est responsable de rien.
Pas de la crise de la dette révélée en 2024. Les audits post-électoraux ont mis à nu une sous-déclaration massive des engagements publics sous Macky Sall, portant le ratio dette sur PIB à plus de 130 %. C’est Diomaye qui a dû gérer cette bombe. Sonko premier ministre était là. Il participait aux Conseils des ministres. Il signait les décrets. Il était dans la pièce quand les arbitrages douloureux ont été faits. Mais dans son récit, ces quatorze mois appartiennent à Diomaye. Lui voulait aller plus vite, plus loin, plus fort. C’est Diomaye qui a freiné.
Pas de la cherté de la vie qui n’a pas reculé. Les marchés de Dakar, de Thiès, de Ziguinchor n’ont pas vu les prix baisser sous son gouvernement. Les ménages sénégalais ont continué à arbitrer entre la santé, l’alimentation et l’éducation de leurs enfants. Ces réalités n’apparaissent pas dans le discours de Sonko. Elles sont la conséquence des contraintes structurelles, pas de sa gestion à lui.
Pas de la désillusion de la jeunesse. Les militants qui quittent PASTEF depuis mai 2026, les cadres qui expriment leurs doutes dans des lettres ouvertes, les universitaires qui disent leur déception deux ans après l’alternance : Sonko lit ces signaux comme autant de preuves que Diomaye a trahi le projet. Pas comme le signe que son propre gouvernement n’a pas tenu les promesses les plus radicales qu’il avait formulées pendant des années de campagne.
Cette narrative est fausse. Elle est documentée comme fausse. Un cadre de PASTEF, Aldiouma Sow, a témoigné publiquement que Sonko formulait des reproches au président de la République en Conseil des ministres. On ne reproche pas à quelqu’un des décisions qu’on n’a pas contribué à prendre. Sonko participait. Sonko signait. Sonko décidait. Et Sonko désavouait ensuite quand le résultat ne plaisait pas à sa base. C’est le privilège des gouvernants sans mémoire.
Son limogeage le 22 mai 2026 aurait dû être le moment d’une clarification. Un homme politique sérieux qui sort du gouvernement peut choisir deux voies. Documenter ses désaccords, construire une alternative politique solide, la porter devant les électeurs aux municipales de 2027. Ou déclencher une guerre institutionnelle depuis la position qu’il occupe encore. Sonko a choisi la seconde sans hésiter.
Élu président de l’Assemblée nationale avec les 130 sièges de PASTEF, il fait adopter le 29 juin une révision constitutionnelle de 29 articles en une session expéditive. L’opposition a boycotté le vote. Cent vingt-neuf voix pour Zéro contre. La disposition centrale interdit au président de la République de diriger simultanément un parti politique. Elle vise Diomaye. Elle le vise uniquement. Elle vise le parti que Diomaye allait annoncer le 3 juillet. Le calendrier dit tout sur les intentions. Le Conseil constitutionnel n’a pas été dupe. Le 9 juillet, il invalide la révision pour vice de procédure. Désaveu cinglant. Sonko n’a pas présenté d’excuses. Il n’a pas reconnu l’erreur. Il a continué.
Ce que cette guerre institutionnelle révèle sur Sonko est peut-être sa vérité la plus profonde. Il ne cherche pas à gouverner mieux. Il cherche à empêcher Diomaye de gouverner sans lui. Ce sont deux projets radicalement différents. Le premier est une ambition politique. Le second est une stratégie de contrôle. Et cette stratégie de contrôle, il l’exerce depuis un perchoir parlementaire qu’il n’a pas conquis par les urnes en son nom propre mais grâce à la majorité que Diomaye et lui avaient construite ensemble. Il utilise les ressources d’une victoire commune pour mener une guerre personnelle. Ce n’est pas de la politique. C’est de la capture.
Ce que Diomaye Faye a compris au fil des mois mérite d’être lu dans sa chronologie précise. Le 3 juillet 2026, il reçoit au Palais de la République 306 maires venus des 14 régions du Sénégal. Pas des cadres de PASTEF. Des élus locaux. Des hommes et des femmes qui gèrent des budgets, distribuent des ressources, entretiennent des relations directes avec les populations. Il leur annonce son intention de créer un parti politique. Ce geste dit qu’il a décidé de construire une base qui lui appartient en propre, indépendante de PASTEF et de Sonko. Le 19 juillet, il est désigné président en exercice de la CEDEAO au sommet de Freetown. Le leadership régional lui revient. Le 25 juillet, au King Fahd Palace de Dakar, devant des milliers de délégués, il lance officiellement Kiiraay, les Patriotes républicains. Un nom wolof. Kiiraay signifie la semence. Ses mots ce jour-là disent tout : j’ai été un enfant de Ndiaganiao, je viens d’une famille de paysans, chez nous un paysan ne passe pas sa saison à maudire l’herbe folle, me voici donc au champ.
Sans nommer Sonko une seule fois, Diomaye Faye a dit ce qu’il pensait de la guerre que son ancien Premier ministre lui livrait. Il ne perdra pas son temps à se battre. Il va construire. Et il construit méthodiquement depuis mai. Le limogeage. Les 306 maires. La CEDEAO. Kiiraay. Chaque acte est une brique. L’ensemble dit qu’un président sans parti propre en mars 2024 est devenu en dix-huit mois le dirigeant le plus solidement ancré politiquement et institutionnellement du Sénégal.
Ce qu’il reste à Sonko est considérable sur le papier. L’Assemblée nationale. PASTEF. Cent trente sièges. Le vote de confiance au gouvernement Al Aminou Lo avant le 25 août sera le prochain test. S’il fait tomber le gouvernement, il force Diomaye à en nommer un troisième et dit au pays qu’il est ingouvernable. S’il laisse passer, il reconnaît implicitement la légitimité d’un gouvernement qu’il a officiellement boycotté. Ni l’une ni l’autre de ces options n’est confortable. C’est la position de celui qui a joué son va-tout trop tôt et qui découvre que ses adversaires ont continué à jouer après lui.
L’homme qui ne répond de rien finira par répondre de tout. C’est la logique inexorable de la politique. Les 306 maires de Kiiraay, les municipales de 2027, la présidentielle de 2030 : ces échéances produiront les vrais comptes. Et cette fois, il n’y aura pas de Diomaye pour porter ce qui ne lui appartient pas.
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