Par La Rédaction | Lementor.net
Faites le calcul. Laurent Gbagbo dirige le PPA-CI depuis Abidjan avec cinq vice-présidents qui se partagent ses prérogatives dans une structure qu’il a restructurée en août 2026 et que Jeune Afrique décrit comme taillée sur mesure pour assurer sa prééminence derrière une collégialité de façade. Tidjane Thiam dirige le PDCI depuis l’étranger avec un procès qui menace sa légitimité interne et un verdict attendu le 22 octobre 2026. Guillaume Soro dévoile la Mériquité depuis l’exil avec des partisans dont la loyauté dit autant sur leur foi que sur leur calcul et qui attendent son retour depuis 2019 sans horizon clairement défini. Charles Blé Goudé reconstruit le COJEP après la démission de son premier vice-président Dominique Traoré en septembre 2026 et les difficultés à convertir l’enthousiasme du retour en implantation électorale. Quatre figures. Quatre appareils partisans. Quatre stratégies qui ne se parlent pas. Et les municipales de 2027 qui arrivent dans moins d’un an avec leur verdict sur l’état réel de chacun.
Ces quatre hommes partagent un adversaire commun : le RHDP au pouvoir depuis 2011 avec les ressources de l’État, un bilan économique que ses adversaires contestent sans toujours convaincre et une machine électorale rodée par quatre cycles électoraux consécutifs. Ils partagent une clientèle électorale largement similaire dans les régions du centre-ouest et du sud-ouest, dans les communes populaires d’Abidjan, dans une jeunesse qui a grandi avec la crise politico-militaire et qui cherche des alternatives à un système qu’elle n’a pas choisi mais dont elle paie les conséquences. Ils ont tous un bilan politique personnel qui dit qu’ils ont gouverné ou tenté de gouverner la Côte d’Ivoire avec les résultats que l’histoire a enregistrés. Et pourtant ils ne construisent pas ensemble ce qu’aucun d’eux ne peut construire seul : une coalition d’opposition capable de présenter des candidats communs dans les municipales de 2027 et de préparer une alternance crédible pour 2030.
Les raisons de cette dispersion sont à la fois idéologiques, personnelles et stratégiques. Idéologiques parce que Gbagbo et Thiam représentent deux héritages du Houphouëtisme qui se sont toujours disputé la légitimité historique du PDCI originel de Félix Houphouët-Boigny. Cette rivalité n’est pas nouvelle. Elle remonte aux années 1990 quand Gbagbo et le FPI contestaient la direction bourgeoise et conservatrice du PDCI d’Houphouët alors que Ouattara et le RDR représentaient une autre rupture encore. Trente ans plus tard, ces clivages originels continuent de structurer les identités partisanes avec une persistance que les changements de génération n’ont pas effacée.
Personnelles parce que les trajectoires individuelles de ces quatre hommes ont produit des blessures, des trahisons et des rancœurs que la politique de l’intérêt commun ne suffit pas à effacer. Gbagbo et Soro ont été alliés pendant la décennie de crise. Soro était Premier ministre sous Gbagbo pendant les années de gouvernement de réconciliation nationale. Ils se sont retrouvés adversaires quand Soro a soutenu Ouattara en 2010 contre Gbagbo. Cette trahison dans la mémoire gbagboïste n’a pas disparu. Blé Goudé a été le bras politique de Gbagbo pendant la crise post-électorale. Il a partagé le banc de la CPI avec lui à La Haye. Leurs acquittements simultanés auraient pu sceller une alliance durable. La création du COJEP comme structure distincte du PPA-CI dit que Blé Goudé a préféré son indépendance à la fusion. Thiam est arrivé dans un paysage politique qu’il n’avait pas contribué à façonner pendant les années difficiles et dont les acteurs historiques ne l’ont pas entièrement accepté comme l’un des leurs.
Stratégiques enfin parce que chacun de ces quatre hommes calcule que sa meilleure chance de peser en 2030 passe par le maintien d’une identité partisane distincte plutôt que par la dilution dans une coalition dont il ne contrôlerait pas entièrement l’agenda. Une coalition d’opposition unifiée derrière un candidat unique est la seule stratégie qui pourrait sérieusement inquiéter le RHDP en 2030. Mais elle suppose que l’un des quatre accepte de s’effacer derrière les autres ou qu’un mécanisme de désignation du candidat commun soit accepté par tous. Et aucun des quatre ne voit de raison convaincante de le faire tant que les conditions politiques ne l’y obligent pas.
Cette dispersion profite objectivement au RHDP qui peut gouverner sans jamais faire face à une opposition suffisamment unie pour constituer une alternance crédible dans les têtes des électeurs. Les municipales de 2027 se joueront probablement dans cette configuration éclatée où le RHDP défend ses fiefs avec les ressources de l’État pendant que l’opposition présente des candidats concurrents dans les mêmes communes, divisant son vote et garantissant la victoire du camp présidentiel dans des scrutins que des listes unifiées d’opposition auraient pu gagner. Cette arithmétique électorale que chacun des quatre chefs d’opposition connaît parfaitement ne les a pas encore convaincus de changer de stratégie. Il faudra peut-être une défaite cinglante aux municipales de 2027 pour que la nécessité de la coalition s’impose à des égos politiques que la théorie ne convainc jamais aussi efficacement que les urnes.
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