Par Bakary Cissé | ementor.net
Orange Bank Africa et la Société de Gestion et de Financement des Petites et Moyennes Entreprises ont annoncé la mobilisation de 17 milliards de FCFA destinés au financement des PME et TPE ivoiriennes. Ce montant, significatif dans son volume, dit moins par son chiffre que par ce qu’il révèle sur l’architecture du financement des petites entreprises en Côte d’Ivoire et sur la façon dont deux institutions aux natures très différentes ont décidé de combiner leurs forces pour atteindre des entrepreneurs que l’une et l’autre ne pouvaient pas financer seules.
Le problème que ce partenariat cherche à résoudre est documenté depuis des décennies et jamais entièrement résolu. Les PME et TPE représentent plus de 90 % du tissu économique ivoirien selon les données de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Côte d’Ivoire. Elles génèrent une part considérable de l’emploi formel et informel. Elles sont la colonne vertébrale de l’économie de proximité dans les marchés, les quartiers résidentiels, les zones industrielles et les villes de l’intérieur du pays. Et pourtant, leur accès au crédit bancaire classique reste structurellement difficile, insuffisant et inadapté à leurs besoins réels. Les banques traditionnelles exigent des garanties immobilières que la grande majorité des petits entrepreneurs ne possèdent pas. Elles demandent des bilans comptables certifiés par des commissaires aux comptes que des entreprises fonctionnant partiellement dans l’informel ne peuvent pas produire. Leurs procédures d’instruction des dossiers durent entre deux et six mois, un délai incompatible avec des besoins de financement souvent urgents liés à un approvisionnement à saisir, une commande à honorer ou un équipement à remplacer en urgence. Et leurs taux d’intérêt, calculés pour couvrir le risque perçu sur des emprunteurs sans garanties formelles, atteignent des niveaux qui découragent les entrepreneurs même lorsque la banque accepte finalement de financer.
Orange Bank Africa apporte à ce partenariat quelque chose que les banques classiques ne peuvent pas offrir : une capacité d’évaluation de la solvabilité des emprunteurs à partir de leurs données d’utilisation mobile, historique des paiements Mobile Money, régularité des transactions, comportement financier numérique, flux d’activité mesurés à travers les outils Orange, sans exiger de garanties immobilières ni de bilans certifiés. Cette approche par la donnée mobile transforme le problème de l’accès au crédit pour les entrepreneurs informels. Un vendeur de marché qui réalise l’essentiel de ses transactions via Orange Money dispose d’un historique financier numérique aussi révélateur de sa solvabilité qu’un bilan bancaire, à condition que l’analyse soit faite avec les bons outils. Orange Bank Africa a développé ces outils. Et elle les met au service de ce partenariat avec la SGPME.
La SGPME apporte pour sa part ce qu’Orange Bank Africa ne peut pas fournir seule : la légitimité institutionnelle auprès des entrepreneurs qui se méfient des fintechs, la connaissance fine du tissu PME ivoirien accumulée depuis des années d’accompagnement de terrain, le réseau de conseillers régionaux présents dans les villes de l’intérieur du pays où la majorité des PME ivoiriennes opèrent loin d’Abidjan, et la capacité à structurer des garanties partielles de l’État sur certains types de prêts qui permettent de réduire le risque assumé par Orange Bank Africa sur les dossiers les plus fragiles. L’addition de ces deux ensembles de compétences produit un mécanisme de financement qui peut atteindre des entrepreneurs situés exactement dans l’angle mort du système bancaire classique.
Les 17 milliards de FCFA mobilisés représentent un volume substantiel au regard de la taille moyenne des besoins de financement des PME ivoiriennes. Une étude de la Banque africaine de développement publiée en 2024 estimait que le besoin de financement non satisfait des PME d’Afrique subsaharienne atteignait plusieurs centaines de milliards de dollars. En Côte d’Ivoire spécifiquement, la CGECI estimait dans son rapport annuel 2025 que moins de 20 % des PME formelles avaient accès à un crédit bancaire adapté à leurs besoins. Ce taux tombe probablement sous les 5 % si l’on inclut les TPE et les micro-entrepreneurs. Les 17 milliards de ce partenariat ne combleront pas ce déficit structurel. Mais ils constituent une démonstration de concept qui dit que le financement mobile des PME à grande échelle est possible en Côte d’Ivoire, et que les partenariats entre fintechs et institutions publiques de garantie peuvent produire des résultats concrets là où les banques classiques ont toujours échoué.
Le timing de ce lancement n’est pas fortuit. Il intervient dans les deux semaines qui suivent la clôture du groupe consultatif international des 8 et 9 juillet qui a mobilisé 47 820 milliards de FCFA en engagements pour le PND 2026-2030. Ces deux montants n’ont rien à voir en taille. Mais ils disent deux réalités complémentaires d’une même économie. Les 47 820 milliards financent les autoroutes, les centrales électriques, les ports et les projets d’industrialisation qui structurent l’économie ivoirienne à long terme. Les 17 milliards d’Orange Bank Africa et de la SGPME financent le livreur qui a besoin d’un deuxième scooter, la couturière qui veut acheter une machine à coudre supplémentaire, le maçon qui doit payer ses ouvriers en attendant son règlement de chantier. Ces deux niveaux de financement sont indissociables d’un développement économique qui profite réellement à tous les Ivoiriens et pas seulement aux porteurs des grands projets.
Don Mello avait posé la question lors de sa note critique sur le groupe consultatif : ces milliards annoncés bénéficieront-ils réellement aux opérateurs locaux et aux populations, ou resteront-ils confinés dans les circuits des grands projets au profit des multinationales ? La réponse que ce partenariat Orange Bank Africa-SGPME donne est partielle mais concrète. Elle dit que pendant que l’État mobilise les grands financements internationaux, des acteurs privés et institutionnels construisent les outils du financement de proximité qui permettront à l’économie réelle de bénéficier de la croissance macroéconomique. Ce travail de construction de l’écosystème financier inclusif est moins spectaculaire que les chiffres du groupe consultatif. Il est tout aussi nécessaire.
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