La rédaction | Lementor.net
Il y a trois semaines, nous écrivions que la vraie question pour Bassirou Diomaye Faye n’était pas juridique mais personnelle. Est-il le président du Sénégal ou le président provisoire en attendant Sonko ? Ce week-end, Diomaye a répondu. Et sa réponse a changé la nature du débat.
Depuis le Palais de la République, samedi, il a dit ce que les observateurs attendaient depuis des mois. « Tant qu’il est à ce poste, c’est parce que je pense qu’il occupe ses fonctions convenablement. S’il n’a plus ma confiance, il ne sera plus Premier ministre. » Pas une phrase de circonstance. Pas un discours protocolaire. Une mise en garde publique, formulée devant la presse, qui dit une chose simple et lourde de conséquences : la hiérarchie constitutionnelle s’applique, y compris entre alliés.
Nous avions posé la question en avril. Diomaye allait-il promulguer la loi Sonko, la déférer au Conseil constitutionnel, ou se taire et la laisser passer par-dessus lui ? Il n’a pas encore tranché sur la loi. Mais il a tranché sur quelque chose de plus fondamental — il a décidé de parler. Et dans la politique sénégalaise, un président qui parle de la sorte depuis le Palais ne recule pas.
La réponse de Sonko le lendemain dit autant que celle de Diomaye. Devant la Jeunesse patriotique du Sénégal, il n’évoque pas le président. Il parle de bilan, de mobilisation, de la solidité de Pastef. Et puis cette phrase, apparemment anodine mais chirurgicalement placée : « Tous ceux qui tentent de lui tourner le dos finiront par revenir réclamer leur place. » Dans n’importe quel autre contexte, c’est un discours de chef de parti ordinaire. Le lendemain de l’avertissement présidentiel, c’est une réponse. Il dit à Diomaye — et à ceux qui regardent — que le parti lui appartient, que la base lui appartient, et que marginaliser Sonko sans les militants de Pastef est une opération à très hauts risques.
Ce que cette séquence confirme, c’est ce que la loi électorale du 28 avril avait déjà révélé. La coalition Diomaye-Sonko n’est plus une alliance — c’est une cohabitation. Deux hommes qui partagent encore le même gouvernement mais qui ne partagent plus la même lecture de ce qu’ils ont construit ensemble. Diomaye s’est construit une légitimité propre en deux ans de présidence. Il a gouverné, voyagé, signé, décidé. Il n’est plus seulement le candidat de Sonko — il est le président élu par les Sénégalais. Cette transformation invisible au quotidien produit maintenant des effets visibles.
Sonko, lui, prépare ce qu’il appelle un bilan de ses deux ans à la Primature. Dans le contexte de cette semaine, cet exercice n’est pas de la transparence démocratique. C’est un acte politique. Un Premier ministre qui fait son bilan, c’est un Premier ministre qui se positionne. C’est un candidat qui commence à exister indépendamment du président qui l’a nommé. C’est quelqu’un qui dit à l’opinion sénégalaise que quoi qu’il arrive dans les couloirs du pouvoir, son action mérite d’être jugée sur les actes — et non sur les tensions internes que Diomaye a rendues publiques samedi.
Nous avions écrit en avril que la vraie question pour le Sénégal n’était pas la loi électorale mais la nature du pouvoir — qui est vraiment le patron entre un président qui a la Constitution et un Premier ministre qui a le parti. Ce week-end n’a pas résolu cette question. Il l’a rendue urgente.
La loi Sonko est toujours sur le bureau de Diomaye. Le délai de promulgation court. Et pendant que les deux hommes se répondent en public à coups de phrases calibrées, le Sénégal regarde. Un pays qui a construit depuis trente ans une réputation de démocratie stable en Afrique de l’Ouest regarde ses deux dirigeants mesurer leurs forces à vue d’œil, dans un bras de fer dont personne ne connaît encore l’issue.
Ce qui a changé depuis notre analyse du 28 avril, c’est que le silence entre les deux hommes a pris fin. Et dans la politique africaine, quand les alliés cessent de se parler en privé pour commencer à se répondre en public, c’est rarement le signe que les choses vont s’arranger.
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