Par La Rédaction | Lementor.net
Ce mardi 11 août 2026, un vol charter a atterri à Abidjan avec 135 Ivoiriens à son bord. Ils venaient du Niger. Parmi eux, deux mineurs. Après plusieurs mois d’errance sur les routes migratoires sahéliennes, ils retrouvaient leur pays dans des conditions que l’Organisation internationale pour les migrations décrit sobrement comme un processus de profilage et de réintégration. Ce jeudi 13 août, 120 autres Ivoiriens en provenance de Libye sont attendus à Abidjan dans le cadre du même dispositif de rapatriement volontaire assisté. Deux vols en quarante-huit heures. Deux pays de transit différents. Un seul phénomène qui ne faiblit pas.
Ces rapatriements ne sont pas des événements isolés. Ils s’inscrivent dans une dynamique continue que la Côte d’Ivoire conduit avec l’appui de l’OIM depuis plusieurs années. Entre 2017 et 2025, plus de 12 000 Ivoiriens ont été rapatriés de Libye, du Niger, du Mali et d’autres pays de transit. Ces chiffres ne couvrent pas les migrants qui ont atteint leur destination en Europe ni ceux qui ont disparu en route dans le Sahara ou en Méditerranée. Ils représentent seulement ceux qui ont accepté de rentrer et que les autorités ont pu identifier. Derrière chaque chiffre, une famille qui attendait. Un village qui avait mis de l’argent pour financer le voyage. Un rêve qui s’est transformé en désastre personnel.
Ce que ces rapatriements disent sur la réalité des routes migratoires ivoiriennes mérite d’être nommé sans détour. Des jeunes partent de Côte d’Ivoire vers le nord avec l’espoir d’atteindre l’Europe. Ils traversent le Burkina Faso ou le Mali, pays désormais en guerre contre des groupes jihadistes dont les itinéraires coupent précisément les routes migratoires traditionnelles. Ils arrivent au Niger, plaque tournante des routes sahéliennes, souvent sans argent ni documents. Certains se retrouvent détenus dans des conditions documentées par HRW et Amnesty comme particulièrement précaires. Ceux qui continuent vers la Libye entrent dans l’un des espaces de violations des droits humains les plus documentés au monde : esclavage, travail forcé, violences, détention arbitraire dans des centres privés gérés par des milices. Le rapport 2026 de l’OIM sur la Libye documente plus de 600 000 migrants détenus dans des conditions inhumaines.
La crise de Ceuta du 30 et 31 juillet 2026 avec ses 60 000 migrants en 48 heures et ses 34 morts avait mis en lumière la face visible de ce phénomène. Ces 135 Ivoiriens rapatriés du Niger et ces 120 attendus de Libye en représentent la face cachée : ceux qui n’ont pas atteint Ceuta, qui ont renoncé en route ou qui ont été interceptés et reconduits. Pour chacun d’eux, le processus de réintégration que l’OIM accompagne comprend une aide financière ponctuelle, un accompagnement psychosocial et un accès à des programmes de formation ou d’insertion professionnelle. Mais dans les zones rurales du nord et du centre ivoirien qui fournissent une proportion significative des migrants, les opportunités économiques restent limitées. Sans une transformation structurelle de ces économies locales, les mêmes jeunes qui reviennent aujourd’hui repartiront demain.
Ce que ce double rapatriement dit de plus profond est que la migration ivoirienne est structurelle et non conjoncturelle. Elle ne répondra pas à des mesures ponctuelles de sensibilisation ou à des opérations de démantèlement de réseaux de passeurs, aussi nécessaires soient-elles. Elle répondra à une transformation du marché du travail ivoirien qui offre aux jeunes des alternatives réelles à l’exil. Le Carrefour des opportunités professionnelles d’Abobo inauguré cette semaine, les consultations nationales de la Journée de la jeunesse présidées par le Premier ministre Beugré Mambé, les 2 527 postes d’enseignants recrutés au Sénégal voisin : autant de signaux que les gouvernements de la sous-région ont compris l’urgence. Ils ne sont pas encore à la hauteur du flux. Ils n’y seront jamais tant que l’écart de revenus entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe restera celui qu’il est. La vraie réponse est une croissance qui crée de l’emploi de qualité plus vite que les jeunes ne naissent. La Côte d’Ivoire croit à 6 % par an depuis des années. Ces 255 migrants rapatriés en deux jours disent que cette croissance n’est pas encore assez inclusive pour convaincre tous ses jeunes de rester.
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