Par La Rédaction | Lementor.net
Le 9 juillet 2026 au Sofitel Hôtel Ivoire à Abidjan, le Premier ministre Robert Beugré Mambé a clos les travaux du Groupe consultatif pour le financement du PND 2026-2030 avec une satisfaction qu’il n’a pas cherché à dissimuler. Quatre fois et demie l’objectif initial. Quatre-vingt milliards de dollars. Quarante-sept mille huit cent vingt milliards de FCFA d’engagements. Ces deux journées ont été marquées par des échanges de grande qualité et des engagements significatifs. Nous pouvons nous réjouir des résultats obtenus. La réjouissance est légitime. La prudence s’impose aussi.
Car les engagements exprimés lors d’un Groupe consultatif n’équivalent pas à des décaissements immédiats. Ce n’est pas une opinion. C’est un fait que la Côte d’Ivoire a vécu à plusieurs reprises dans son histoire récente et que les données des PND précédents documentent avec précision. En 2016, lors du Groupe consultatif pour le PND 2016-2020, 7 700 milliards de FCFA avaient été mobilisés soit 1,74 fois l’objectif. Le taux d’exécution des engagements lors de la première année n’avait été que de 38 %. En 2022, pour le PND 2021-2025, 15 706 milliards de FCFA avaient été annoncés. À fin 2023, soit dix-huit mois après les annonces, le taux d’exécution global n’était que de 53,7 %. C’est l’enseignement le plus solide de l’histoire des groupes consultatifs ivoiriens : l’écart entre l’engagement annoncé et le décaissement effectif est structurel, persistant et significatif.
Pourquoi cet écart ? Il a plusieurs explications documentées et complémentaires. La première est la nature même de ces engagements. Ils ne sont pas des chèques signés. Ils sont des manifestations d’intérêt, des lettres d’intention, des cadres de financement indicatifs. Entre une intention exprimée dans une salle de conférence et un virement effectif sur le compte d’un projet, il y a une chaîne d’étapes : la négociation des conditions de prêt, la rédaction des conventions de financement, la validation par les conseils d’administration des institutions prêteuses, la réalisation des études de faisabilité, la passation des marchés, le démarrage des travaux. Chaque étape prend du temps. Les délais s’accumulent. Et certains projets jugés bancables en juillet ne le sont plus quand les conditions macroéconomiques changent en janvier suivant.
La deuxième explication est la capacité d’absorption de l’administration ivoirienne. Décaisser efficacement des financements massifs suppose des cellules d’exécution de projets dotées de personnel qualifié, des systèmes de passation de marchés qui fonctionnent sans délais excessifs, des mécanismes de contrôle qui évitent les détournements sans paralyser les paiements, et une coordination entre les ministères sectoriels qui évite les doublons et les contradictions. Ces capacités existent en Côte d’Ivoire mais elles ont des limites. Quand on double ou quadruple le volume des financements à absorber, ces limites se manifestent rapidement.
La troisième explication est la structure de l’enveloppe. Sur les 47 820 milliards mobilisés, 70,2 % soit environ 33 570 milliards doivent provenir du secteur privé selon le cadrage du PND. Or les annonces du secteur privé lors d’un groupe consultatif sont encore moins contraignantes que celles des bailleurs multilatéraux. Une entreprise qui exprime son intérêt pour un projet minier ou logistique peut se retirer six mois plus tard si les cours des matières premières évoluent défavorablement ou si son propre bilan se détériore. Ces engagements privés ne valent que dans un contexte économique mondial stable qui n’est jamais garanti sur cinq ans.
Le gouvernement en est conscient. Le Premier ministre Beugré Mambé a annoncé à la clôture la mise en place d’un dispositif institutionnel de suivi pour assurer un suivi rigoureux des engagements pris. Le CEPICI a lancé le GUDIP, Guichet Unique de Données sur les Investissements Privés, pour piloter le suivi des engagements privés. Ces outils sont nécessaires. Ils ne sont pas suffisants si la volonté politique de résoudre les goulots d’étranglement administratifs n’est pas au rendez-vous.
Trois indicateurs permettront de mesurer dans dix-huit mois si les 47 820 milliards se transforment en chantiers réels. Le premier est le taux d’exécution budgétaire des investissements publics en 2026 et 2027 : si le gouvernement consomme effectivement ses crédits d’investissement sans reports massifs, c’est le signe que la machine administrative fonctionne. Le second est le nombre de conventions de financement signées avec les bailleurs multilatéraux dans les douze mois suivant le groupe consultatif : chaque convention signée est un engagement qui passe de l’intention à l’obligation contractuelle. Le troisième est le volume effectif des IDE enregistrés par le CEPICI sur les douze premiers mois du PND : si les investisseurs privés qui ont exprimé leur intérêt au Sofitel commencent à créer des entreprises et à recruter, l’engrenage est enclenché.
Ahoua Don Mello, dans sa note critique du 11 juillet, posait la question sans détour : ces milliards bénéficieront-ils réellement aux opérateurs locaux et aux populations, ou resteront-ils confinés dans les circuits de la dette et des grands projets au profit des multinationales ? La réponse à cette question ne dépend pas des 47 820 milliards annoncés. Elle dépend de la capacité de la Côte d’Ivoire à transformer ses engagements en réalisations, ses intentions en chantiers et ses chiffres en vie meilleure pour les populations. Cette capacité se mesure dans les files d’attente des marchés publics, dans les délais de paiement des fournisseurs locaux et dans les statistiques d’emploi de 2027. Pas dans les salles du Sofitel Hôtel Ivoire en juillet 2026.
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