La rédaction | Lementor.net
Il y a quelque chose d’important à comprendre avant de parler de ce satellite. Ce n’est pas un projet commandé à une entreprise étrangère. Ce n’est pas un satellite acheté clé en main à une agence spatiale européenne ou américaine. IvoireSat-1 est un nano-satellite de type CubeSat conçu, développé et construit par des étudiants et des enseignants-chercheurs ivoiriens, sur le campus de l’Institut National Polytechnique Félix Houphouët-Boigny de Yamoussoukro. Cette nuance mérite d’être dite dès le début, parce qu’elle change tout à la nature de cette réussite.
L’histoire commence par une compétition internationale. L’INP-HB a remporté, conjointement avec l’Institut de Technologie de Dar es Salaam en Tanzanie, la 8e édition du programme KiboCUBE, initiative conjointe de l’Office des Nations Unies pour les affaires spatiales et de l’Agence spatiale japonaise JAXA. Ce programme existe précisément pour ouvrir l’espace aux pays en développement qui n’ont ni l’histoire ni les budgets des grandes puissances spatiales. Les candidatures viennent du monde entier. Les sélectionnés sont rares. Avant la Côte d’Ivoire et la Tanzanie, cinq pays seulement avaient été retenus: le Kenya, le Guatemala, Maurice, la Moldavie et l’Indonésie. Chacun est aujourd’hui une nation spatiale.
La Côte d’Ivoire vient d’entrer dans ce cercle.
Ce qui se passe concrètement dans les laboratoires de Yamoussoukro mérite qu’on s’y arrête. Une équipe d’ingénieurs en formation et de chercheurs conçoit le satellite. La JAXA fournit un accompagnement technique dans le cadre du programme mais la conception et le développement sont ivoiriens. Le satellite sera lancé depuis la Station spatiale internationale via le module japonais Kibô, d’où le nom du programme. C’est depuis cette plateforme en orbite, à 400 kilomètres au-dessus de la Terre, que IvoireSat-1 sera éjecté dans l’espace.
Mais à quoi sert concrètement un tel satellite pour un pays comme la Côte d’Ivoire ? C’est là que l’article devient vraiment intéressant pour le lecteur. Un nanosatellite de type CubeSat embarque des capteurs capables de produire des images de haute résolution du territoire national. Pour un pays dont 40% du PIB dépend de l’agriculture, les applications sont immédiates. L’agriculture de précision, c’est la capacité de surveiller depuis l’espace l’état des cultures, l’humidité des sols, les zones de stress hydrique, les parcelles qui underperforment. Un planteur de cacao dans le Haut-Sassandra ne le verra pas directement, mais les coopératives et les agronomes qui travaillent avec lui en bénéficieront. La déforestation illégale, qui représente un manque à gagner de plusieurs milliards pour le pays chaque année, pourra être cartographiée en temps quasi réel. La surveillance des frontières, la détection des incursions, l’orpaillage clandestin dans les zones difficiles d’accès, l’avancée des groupes armés dans les marges septentrionales du territoire, tout cela devient techniquement observable depuis l’espace avec un outil national, sans dépendre d’une puissance étrangère pour y accéder.
C’est précisément cette dimension de souveraineté qui rend ce projet stratégique au-delà de sa valeur scientifique. Aujourd’hui, quand la Côte d’Ivoire a besoin d’images satellitaires de précision de son territoire, elle les achète ou les demande à des agences étrangères qui décident à qui elles les communiquent et à quelle résolution. Demain, avec IvoireSat-1 et les capacités que ce programme contribue à développer localement, cette dépendance commence à se réduire.
L’INP-HB lui-même est en train de se transformer en quelque chose de plus grand. Le 17 avril dernier, l’institution célébrait ses premières promotions en cybersécurité et en intelligence artificielle. Son directeur général Moussa Abdoul-Kader Diaby a annoncé l’installation prochaine de l’Agence spatiale ivoirienne sur le site du campus. Une agence spatiale nationale, adossée à une institution qui forme déjà des ingénieurs en IA, en data science et maintenant en technologies spatiales. L’écosystème se construit pièce par pièce, avec cohérence.
Ce qui se passe à Yamoussoukro en ce moment est peut-être la chose la plus importante pour l’avenir de la Côte d’Ivoire que les journaux couvrent insuffisamment. Pendant que le débat politique occupe les tribunes, des jeunes Ivoiriens construisent un satellite dans des laboratoires. Ils n’attendent pas qu’une puissance étrangère leur offre la technologie. Ils la font.
C’est ça, la vraie souveraineté.
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