La rédaction | Lementor.net
Il y a des hommes dont on ne mesure le poids réel que le jour où ils disparaissent. Sadio Camara était de ceux-là. Ministre de la Défense du Mali depuis octobre 2020, général de corps d’armée, architecte du partenariat russo-malien, figure la plus redoutée et la moins visible de la junte d’Assimi Goïta, il est mort le 25 avril 2026 à Kati, tué dans l’explosion de sa propre résidence par un véhicule piégé conduit par un kamikaze du JNIM. Il avait 47 ans. Avec lui disparaît non seulement un homme, mais l’épine dorsale militaire d’un régime qui en avait déjà bien besoin.
L’enfant de Kati devenu maître de Kati
Né le 22 mars 1979, Sadio Camara est un enfant du système militaire malien. Il grandit dans l’univers du Prytanée militaire de Kati, cette école de formation des cadres de l’armée malienne où il côtoie très tôt ceux qui deviendront ses compagnons d’armes et parfois ses rivaux. C’est là qu’il noue avec Alou Boï Diarra, futur patron de l’armée de l’air, une amitié qui durera jusqu’aux heures les plus sombres de la transition. Il sort diplômé de l’École militaire interarmes, gravit les échelons avec méthode et discrétion, et finit par diriger l’École militaire de Kati. Ce poste, qu’il occupe au moment du coup d’État d’août 2020, lui confère un avantage décisif : il contrôle la principale base militaire du pays, le camp de Kati, le lieu même où tout se décide quand le Mali vacille.
C’est depuis ce camp, le 18 août 2020, qu’il participe activement au renversement d’Ibrahim Boubacar Keïta. Les soldats qui encerclent la résidence du président malien partent de Kati. Sadio Camara est de l’opération. Deux mois plus tard, en octobre 2020, il est nommé ministre de la Défense dans le gouvernement de transition dirigé par le Premier ministre Moctar Ouane. La mécanique est en marche.
L’homme qui a fait venir Wagner
Ce que l’histoire retiendra de Sadio Camara, avant toute autre chose, c’est son rôle dans le rapprochement entre le Mali et la Russie. Ce rapprochement n’est pas une décision collective de la junte. C’est son projet personnel, nourri depuis ses années de formation militaire à Moscou à partir de 2019. Sa formation, initialement prévue sur trois ans, avait été interrompue par le coup d’État de 2020. Mais les liens tissés avec la hiérarchie militaire russe, les habitudes de pensée stratégique acquises dans les académies militaires de Moscou, la conviction profonde que la France était un partenaire dont le Mali devait s’émanciper : tout cela était en place avant même qu’il ne devienne ministre.
Le 6 mars 2022, en pleine guerre en Ukraine, pendant que le monde entier impose des sanctions à Moscou, Sadio Camara monte en business class sur un vol Turkish Airlines à 2 heures du matin à l’aéroport de Bamako, accompagné d’Alou Boï Diarra. Direction Istanbul, puis Moscou. Leur voyage n’a fait l’objet d’aucune communication officielle. Une courte vidéo publiée par le ministère russe de la Défense montre Camara serrant la main du vice-ministre Alexandre Fomine dans une grande salle de réunion. Le sujet officiel : la coopération de défense et les questions de sécurité régionale en Afrique de l’Ouest. Le sujet réel, selon toutes les sources concordantes : la poursuite du déploiement des mercenaires du groupe Wagner au Mali.
Jeune Afrique le décrit sans ambiguïté : Sadio Camara est le principal artisan de l’arrivée de la nébuleuse de l’oligarque Evgueni Prigojine au Mali. C’est lui qui a ouvert la porte. C’est lui qui a négocié les conditions. C’est lui qui a convaincu Goïta que les Russes étaient la seule alternative crédible aux forces françaises qu’il voulait expulser. Africa Corps, l’héritier de Wagner rebaptisé après la mort de Prigojine en août 2023 et intégré directement au ministère russe de la Défense, a débarqué au Mali sur les fondations qu’il avait posées. Ce partenariat a coûté au Mali près d’un milliard de dollars selon une enquête de Jeune Afrique publiée en février 2026. Pour des résultats que l’offensive du 25 avril a rendu difficile à défendre.
L’homme fort dans l’ombre de Goïta
La répartition des rôles au sein de la junte malienne était claire et non écrite. Assimi Goïta occupait la présidence, gérait la communication politique, incarnait le visage public du régime. Sadio Camara tenait l’armée. Il gérait les opérations militaires concrètes, structurait l’état-major selon ses loyautés, constituait autour de lui un cercle restreint d’officiers fidèles qui formaient le véritable système nerveux des Forces armées maliennes.
Jeune Afrique le décrivait comme pilier de la junte dirigée par Assimi Goïta, tenant l’appareil militaire d’une main de fer. Un homme de peu de mots mais d’actions concrètes, selon ses partisans. Un homme qui avait fait du ministère de la Défense sa forteresse personnelle, selon ses détracteurs. Les deux descriptions sont probablement justes. Dans un régime militaire, celui qui contrôle l’armée contrôle tout. Sadio Camara le savait. Et Goïta le savait aussi.
Ce qui rend le personnage plus complexe encore, c’est la tension croissante qui s’était développée entre les deux hommes dans les derniers mois. Jeune Afrique avait documenté en 2025 une lutte d’influence au sommet de la junte entre les fidèles de Goïta et ceux de Camara. En août 2025, une vague d’arrestations avait visé une cinquantaine d’officiers soupçonnés de préparer une déstabilisation du pouvoir. Certains observateurs y voyaient la main de Goïta cherchant à neutraliser le réseau de Camara. En décembre 2025, un remaniement de la haute hiérarchie militaire avait modifié les équilibres. Mais en février 2026, le remaniement gouvernemental avait finalement consacré le retour en force de Camara, selon Jeune Afrique, dans un contexte sécuritaire et économique de plus en plus tendu. La rivalité était réelle. Elle n’avait pas produit de rupture ouverte.
Sanctions américaines et double nationalité
En juillet 2023, le Trésor américain lui impose des sanctions pour ses liens avec le groupe Wagner. Ces sanctions révèlent un élément que peu de Maliens connaissaient : Sadio Camara détenait la double nationalité franco-malienne. L’homme qui avait chassé la France du Mali, qui avait bâti toute sa carrière sur le discours de la souveraineté retrouvée et de l’émancipation de la tutelle française, était lui-même, administrativement, un citoyen français. L’ironie de l’histoire est saisissante. Elle dit quelque chose de plus profond sur les contradictions d’une élite militaire africaine formée dans les systèmes qu’elle prétend combattre.
L’opération Dougoukoloko et la mort
Dans les dernières semaines de sa vie, Sadio Camara avait lancé l’opération Dougoukoloko, Reconquête du territoire en bambara. Une offensive de grande envergure destinée à reprendre le contrôle des zones sous influence jihadiste. L’ambition était totale. L’opération se voulait le coup de force définitif qui prouverait que la stratégie militaire de la junte portait ses fruits. Elle était en cours quand le JNIM et le FLA ont frappé simultanément six villes maliennes le 25 avril 2026.
La résidence de Sadio Camara à Kati a été détruite par un véhicule piégé conduit par un kamikaze. L’explosion a été d’une grande intensité. Plusieurs sources sécuritaires ont confirmé sa mort dans les heures qui ont suivi. Le JNIM et le FLA ont revendiqué l’attaque.
L’homme qui avait fait venir les mercenaires russes pour sécuriser le Mali est mort dans sa propre maison, détruite par une bombe, le jour même où ses ennemis envahissaient les rues de la capitale qu’il était censé protéger.
Ce que sa mort change
La mort de Sadio Camara décapite le dispositif militaire malien à un moment où il en avait le plus besoin. Elle prive la junte de son stratège le plus redouté et de l’architecte de ses alliances les plus importantes. Elle pose la question de qui, dans les prochaines heures et les prochains jours, prendra le contrôle effectif des Forces armées maliennes. Elle fragilise encore davantage la position d’Assimi Goïta, exfiltré de Kati et silencieux depuis plus de vingt-quatre heures. Et elle envoie un message aux mercenaires russes d’Africa Corps, assiégés à Kidal et en négociation pour un corridor de sortie : leur principal interlocuteur malien, celui qui avait fait venir Wagner au Mali et qui gérait le partenariat depuis ses origines, n’est plus là.
Le Mali du 26 avril 2026 est un pays sans ministre de la Défense, avec un président en fuite, une capitale sous couvre-feu et une ville stratégique perdue aux mains des rebelles. Sadio Camara n’est pas là pour affronter les conséquences de ce qu’il avait contribué à construire. L’histoire, toujours cruelle dans ses verdicts, a décidé de le juger autrement.
Leave a comment