Par La rédaction | Lementor.net
Il y a quelque chose de profondément injuste dans l’image de tonnes de cacao entassées dans des entrepôts à Duekoué, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, pendant que les prix du chocolat atteignent des records dans les supermarchés européens et américains. Ce paradoxe, le premier producteur mondial de cacao qui ne parvient plus à exporter sa récolte, dit mieux que n’importe quel rapport économique la fragilité structurelle d’une filière qui génère plus de 15 milliards de dollars par an mais dont les producteurs à la base restent à la merci des fluctuations d’un marché qu’ils ne contrôlent pas.
Depuis la mi-octobre 2025, les exportations de cacao ivoirien sont au ralenti. La cause immédiate est la chute des prix sur le marché mondial, après une flambée spectaculaire qui avait vu les cours atteindre des niveaux historiques en 2024, dépassant les dix mille dollars la tonne. Cette flambée avait elle-même été provoquée par une combinaison de facteurs : mauvaises récoltes en Côte d’Ivoire et au Ghana en raison d’El Niño, baisse des rendements liée au vieillissement des vergers et à la maladie du swollen shoot qui décime les plantations dans certaines régions, et spéculation financière qui avait amplifié la hausse bien au-delà de ce que justifiaient les fondamentaux de l’offre et de la demande. Quand les prix ont corrigé après ces sommets vertigineux, la correction a été tout aussi brutale que la montée.
Les coopératives ivoiriennes se retrouvent aujourd’hui dans une situation kafkaïenne. Les demandes d’exportation, appelées connaissements, s’accumulent sans réponse du Conseil du café et du cacao, l’organe de régulation de la filière. À Duekoué, un directeur de coopérative a transmis treize demandes depuis le début de l’année, toutes restées sans suite. Dans des conditions normales, la validation d’un connaissement prend quelques minutes. En ce moment, elle peut prendre des semaines ou ne jamais venir. Les opérateurs qui avaient contractualisé des ventes à terme sur la base des prix élevés de 2024 se retrouvent piégés entre des contrats dont les conditions ne correspondent plus aux prix du marché actuel et un système administratif qui ne sait plus comment gérer une situation pour laquelle il n’était pas conçu.
Cette crise de l’exportation a des répercussions en cascade sur toute la chaîne de valeur. Les producteurs qui ne peuvent pas vendre leur récolte ne peuvent pas rembourser les microcrédits qu’ils ont contractés pour financer la campagne. Les coopératives qui stockent du cacao invendu supportent des coûts d’entreposage qui rongent leurs marges. Les transporteurs voient leur activité se réduire. Les petits commerçants qui gravitent autour de la filière dans les zones cacaoyères voient leur clientèle se raréfier. Et les communautés rurales qui dépendent directement ou indirectement du cacao pour leur survie économique entrent dans une période de tension sociale.
La filière cacao ivoirienne souffre depuis longtemps d’une contradiction fondamentale que les différentes réformes menées depuis les années 1990 n’ont pas résolue. La Côte d’Ivoire produit environ 40 % du cacao mondial, une part de marché qui lui confère théoriquement un pouvoir de négociation considérable. Mais ce pouvoir ne se traduit pas en influence réelle sur les prix, pour une raison simple : le cacao ivoirien est vendu à l’état brut, sous forme de fèves, à des industriels européens et américains qui réalisent l’essentiel de la valeur ajoutée dans la transformation. La poudre de cacao, le beurre de cacao, le chocolat et tous les produits dérivés sont fabriqués en dehors du pays. La Côte d’Ivoire exporte de la matière première et importe des produits finis. Elle est au bas de la chaîne de valeur mondiale du chocolat, fournissant la matière première que d’autres transforment et vendent avec des marges qui lui échappent entièrement.
Le Conseil du café et du cacao, créé lors de la réforme de 2011 pour remplacer les anciennes structures de commercialisation étatique, a mis en place un système de vente anticipée censé protéger les producteurs des fluctuations des prix en contractualisant à l’avance une partie de la récolte. Ce système a ses vertus dans un contexte de prix stables ou modérément volatils. Il montre ses limites dans un contexte d’extrême volatilité comme celui que le marché du cacao a connu entre 2023 et 2025, où les prix ont d’abord triplé avant de s’effondrer. Les opérateurs qui avaient contractualisé des volumes importants aux prix élevés se retrouvent maintenant à devoir honorer des engagements à des conditions qui ne correspondent plus aux réalités du marché, créant des blocages dans le système d’attribution des connaissements.
La solution à long terme à cette impasse n’est pas mystérieuse mais elle est politiquement et économiquement difficile à mettre en œuvre. Elle passe par la transformation locale d’une part croissante de la production ivoirienne, afin de capter la valeur ajoutée qui s’échappe aujourd’hui vers l’Europe. La Côte d’Ivoire a fait des efforts dans cette direction : le pays transforme aujourd’hui environ 30 % de sa production avant exportation, contre moins de 10 % dans les années 1990. C’est un progrès réel mais insuffisant. Atteindre une transformation locale de 50 % d’ici 2030, objectif affiché par le gouvernement, nécessiterait des investissements massifs dans des infrastructures de transformation, des garanties d’approvisionnement pour les industriels locaux et une politique fiscale incitative pour attirer les chocolatiers internationaux à s’installer dans le pays.
Pendant que cette stratégie de long terme se construit, les producteurs de Duekoué attendent. Leurs fèves dorment dans des entrepôts. Leurs dettes courent. Et le marché mondial du cacao continue de fixer les règles d’un jeu dont ils ne maîtrisent pas les dés.
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