La rédaction | Lementor.net
Il y a un moment précis où un homme politique révèle ce qu’il est vraiment. Ce n’est pas dans les discours enflammés, ni dans les meetings débordants, ni dans les larmes calculées devant les caméras. C’est quand il se retrouve dos au mur, que le droit ne lui est plus favorable, et qu’il doit choisir entre accepter les règles du jeu ou les réécrire à son profit.
Ce mardi 28 avril 2026, l’Assemblée nationale du Sénégal a adopté une réforme du code électoral qui réhabilite politiquement Ousmane Sonko, lui ouvrant la voie à une candidature à la présidentielle de 2029. La décision est légale, une majorité parlementaire a voté, les formes ont été respectées. Mais derrière la légalité de la procédure, il y a une réalité politique que personne ne devrait avoir honte de nommer : Ousmane Sonko vient de faire exactement ce qu’il a passé des années à dénoncer chez les autres.
Il faut se souvenir de ce qu’était Sonko il y a encore quelques années. L’homme des causes impossibles. Le tribun de Ziguinchor qui disait tout haut ce que les Sénégalais pensaient tout bas. Celui qui dénonçait avec une précision chirurgicale les dérives du pouvoir, la corruption institutionnalisée, les lois bricolées pour protéger les puissants, les textes fondamentaux balafres au gré des intérêts personnels. Il avait mobilisé des foules immenses. Il avait fait trembler Dakar. Il avait inspiré une génération de jeunes Africains qui croyaient enfin tenir un homme différent.
La réforme votée ce mardi est la réponse de Sonko à sa propre exclusion du jeu électoral. Puisque le droit ne lui est pas favorable, on change le droit. Puisque les textes l’écartent, on retouche les textes. Le stylo sort, les lois fondamentales trinquent, et le lendemain matin on explique que c’est une victoire pour la démocratie.
Ce n’est pas une victoire pour la démocratie. C’est une victoire pour Ousmane Sonko. Et la différence est immense.
Ce qui est accablant dans cette séquence, ce n’est pas qu’elle soit surprenante. C’est qu’elle soit aussi prévisible. L’histoire politique africaine est un catalogue épais, lourd, décourageant, de dirigeants qui ont commencé en réformateurs et terminé en reproductions conformes de ceux qu’ils prétendaient combattre. Ils arrivent avec le peuple dans la bouche et finissent avec le pouvoir dans les poches. Ils dénoncent les constitutions taillées sur mesure jusqu’au jour où ils ont besoin d’une constitution taillée à leur mesure. Sonko vient d’inscrire son nom dans ce catalogue. Pas dans la violence, pas dans la force brute, mais avec un stylo et une majorité parlementaire. Ce qui est peut-être encore plus révélateur.
Et puis il y a cette autre affaire, celle qui traîne, celle dont beaucoup parlent à voix basse, celle des séances qui auraient dégénéré à Ziguinchor. Un homme qui se présente comme le défenseur des opprimés, qui a fait de la justice sociale et de la dignité humaine les piliers de son discours politique, et dont le comportement personnel contredit précisément les valeurs qu’il proclame. En Afrique, on a appris à faire semblant de ne pas voir. On a appris à séparer l’homme public de l’homme privé, à fermer les yeux sur ce qui se passe derrière les portes closes parce que le personnage politique est trop utile, trop commode, trop emblématique pour être sacrifié sur l’autel de la vérité. Cette complaisance collective est elle aussi une forme de trahison, envers les victimes d’abord, envers l’idéal démocratique ensuite.
La vraie question que pose la trajectoire de Sonko n’est pas sénégalaise. Elle est africaine. Elle est celle de la génération politique qui devait tout changer et qui finit par tout reproduire. Pourquoi nos oppositions, une fois au pouvoir ou sur le chemin du pouvoir, reproduisent-elles systématiquement les mécanismes qu’elles ont combattus ? La réponse est peut-être simple et cruelle à la fois : parce qu’elles n’ont jamais vraiment cru en autre chose que leur propre victoire. Parce que le projet n’était pas de transformer le système mais d’en prendre les commandes. Parce que la démocratie, pour beaucoup de ces hommes, n’est pas une conviction mais un argument.
Sonko n’est pas un monstre. Il est pire que ça. Il est ordinaire. Il est la preuve que le continent peut produire des orateurs exceptionnels, des mobilisateurs hors pair, des narrateurs politiques brillants, et qu’aucun de ces talents ne garantit la moindre intégrité une fois qu’on approche du pouvoir.
L’Afrique a dit démocratie. Sonko a répondu avec un code électoral retouché.
Vous avez dit démocratie.
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