MK
La Charte du Liptako-Gourma, fondement de l’Alliance des États du Sahel (AES), avait été présentée comme un tournant stratégique majeur : un pacte de défense collective, un sursaut de souveraineté, une réponse africaine aux impasses sécuritaires.
Mais à l’épreuve des faits(et particulièrement à la lumière des événements survenus au Mali le 25 avril 2026) ce texte révèle une réalité plus crue : moins un instrument de stabilisation qu’un pacte d’auto-survie politique dans un environnement en délitement.
Car lorsque des localités stratégiques sont attaquées simultanément, que la pression sécuritaire s’intensifie jusqu’à des zones symboliques comme Kati, et que des dynamiques complexes se dessinent dans le nord autour de Kidal avec l’implication du Front de Libération de l’Azawad et du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, une évidence s’impose : le récit souverainiste ne suffit plus à masquer les fragilités structurelles.
La Charte promettait une solidarité automatique (toute agression contre un État étant censée engager les autres) mais dans la pratique, cette mutualisation de la défense apparaît largement théorique, révélant un décalage inquiétant entre ambition politique et capacités opérationnelles.
Plus encore, en neutralisant implicitement tout droit d’ingérence régionale, elle consacre une rupture doctrinale majeure : la primauté absolue de la souveraineté sur les exigences démocratiques, transformant la sécurité collective en bouclier politique pour régimes contestés. Or, cette logique atteint aujourd’hui ses limites. Le Mali, laboratoire de cette nouvelle doctrine, se trouve face à ses propres contradictions : après avoir rompu avec certains partenaires et redéfini ses alliances, il doit désormais assumer les conséquences concrètes de ses choix( insécurité persistante, recomposition des menaces, isolement relatif). Il ne s’agit pas ici de nier la légitimité du principe de souveraineté, mais de rappeler une vérité simple : la souveraineté n’est pas un slogan, c’est une capacité (capacité à contrôler le territoire, à protéger les populations, à produire des résultats).
Et c’est précisément là que le fossé se creuse. Car dans le même temps, une partie des opinions publiques, conquise par des discours populistes et une rhétorique de rupture, tarde à exercer l’exigence critique nécessaire.
L’adhésion émotionnelle a remplacé l’évaluation rationnelle, et tant que cette dynamique perdure, elle entretient un cercle dangereux : celui d’un pouvoir conforté par le récit plus que par la performance.
Dès lors, l’AES apparaît moins comme une véritable architecture de sécurité que comme un espace de convergence politique permettant de mutualiser les postures et de diluer les responsabilités.
Mais aucun pacte, aussi ambitieux soit-il sur le papier, ne peut se substituer à la réalité du terrain. Le moment est donc venu, pour le Mali comme pour ses partenaires, de sortir de l’incantation pour entrer dans l’évaluation lucide. Car un État souverain est d’abord un État responsable : responsable de ses choix, de ses alliances, et surtout de leurs conséquences. À défaut de cette remise en cause( tant au niveau des dirigeants que des peuples) la Charte du Liptako-Gourma risque de rester ce qu’elle apparaît de plus en plus clairement : une architecture politique défensive, conçue pour durer dans le discours, mais profondément vulnérable face au réel.
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