La rédaction | Lementor.net
Soixante-douze heures. C’est le temps qui s’est écoulé depuis le début de l’offensive du 25 avril. Et depuis soixante-douze heures, le président de la transition malienne n’a pas dit un mot. Pas une allocution. Pas un communiqué signé de sa main. Pas même une photo diffusée pour rassurer. Assimi Goïta, exfiltré en urgence du camp de Kati samedi par ses forces spéciales et conduit vers un lieu sûr dont l’adresse reste secrète, est absent du Mali visible.
Son entourage assure qu’il est vivant et indemne. Une source sécuritaire malienne a confirmé qu’il se trouverait désormais au camp de Samanko, base des forces spéciales qu’il commandait avant ses deux coups d’État. Mais un chef d’État qui ne parle pas après l’attaque la plus grave de son règne, après la mort de son ministre de la Défense, après la chute de Kidal, après que le JNIM a proclamé la victoire depuis son QG — ce silence n’est pas de la discrétion. C’est un vide politique qui aggrave chaque heure une crise déjà sans précédent depuis 2012.
Ce qui complique encore davantage la situation, c’est une nouvelle que les observateurs n’attendaient pas si tôt. Le FLA et le JNIM ont officiellement annoncé leur convergence. Jusqu’à présent, les deux groupes opéraient sur des registres distincts — l’un séparatiste et touareg, l’autre jihadiste et lié à Al-Qaïda. Ils se sont coordonnés le 25 avril pour frapper simultanément, mais sans le dire officiellement. Ce lundi, le FLA a franchi le pas : il appelle à la « convergence » avec tout acteur partageant l’objectif d’un changement de pouvoir à Bamako, et désigne la junte comme « obstacle majeur » à toute solution politique. En d’autres termes, la coalition anti-junte vient de se déclarer ouvertement. Ce n’est plus une coïncidence tactique. C’est une alliance stratégique.
Sur le terrain, la situation se stabilise partiellement. Mopti a été reprise par les forces maliennes après avoir brièvement échappé au contrôle de l’État samedi soir, une première depuis le début du conflit. Les jihadistes s’y sont retirés après avoir pillé l’arsenal, selon une source locale. Sévaré, hub logistique majeur du centre du pays, est revenue au calme après des heures de tension. L’aéroport de Bamako a rouvert. Mais Kidal reste aux mains du FLA. Et les abords de Gao demeurent sous pression.
Ce que révèle cette semaine au-delà des opérations militaires, c’est quelque chose de plus fondamental sur la nature du pouvoir à Bamako. Assimi Goïta a construit son règne sur trois piliers : la légitimité par les armes, l’alliance russe, et le discours souverainiste antioccidental. Ces trois piliers vacillent simultanément. Sa légitimité par les armes s’érode quand son ministre de la Défense est tué dans son propre lit à Kati. Son alliance russe montre ses limites quand les mercenaires de l’Africa Corps négocient leur retrait de Kidal avec les rebelles plutôt que de se battre jusqu’au bout. Et son discours souverainiste sonne creux quand aucun de ses deux partenaires de l’AES ne prend la parole pour lui exprimer publiquement sa solidarité — ni Ibrahim Traoré au Burkina, ni Abdourahamane Tiani au Niger, tous deux attendant sans doute qu’il apparaisse d’abord pour calibrer leur réponse.
Ce silence collectif dit tout. Dans les cercles des juntes africaines, on n’exprime pas sa solidarité avec un chef qui pourrait ne plus être aux commandes demain. On attend. On observe. Et on se prépare à s’adapter.
La question qui se pose maintenant à Bamako n’est plus seulement militaire. C’est une question de succession. Qui parle au nom du Mali quand le président se tait ? Qui prend les décisions urgentes quand le chef d’état-major est à l’hôpital et le chef du renseignement en convalescence ? Le gouvernement a publié des communiqués. Mais un gouvernement sans chef visible n’a pas la même autorité pour négocier, pour rassurer, pour commander.
Pour la Côte d’Ivoire et ses voisins du golfe de Guinée, ce qui se joue au Mali en ce moment dépasse les frontières sahéliennes. La convergence FLA-JNIM crée une force combinée qui mêle ressources des séparatistes du nord et idéologie jihadiste d’Al-Qaïda. Cette combinaison n’est jamais restée dans les limites d’un seul territoire. Elle se déplace. Elle cherche des failles. Elle descend vers le sud.
Assimi Goïta peut encore apparaître ce soir ou demain matin et tenter de reprendre la main. Mais chaque heure qui passe sans qu’il parle renforce l’image d’un pouvoir qui a perdu le contrôle de lui-même avant même de perdre le contrôle du territoire.
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