Par La Rédaction | Lementor.net
Le 6 mai 2026, par ordonnance adoptée en Conseil des ministres, la Commission électorale indépendante a été dissoute. Vingt-cinq ans d’existence. Une institution qui avait traversé les crises les plus graves de l’histoire ivoirienne, qui avait organisé des scrutins contestés, servi de bouc émissaire aux perdants successifs, et résisté à toutes les réformes parce que personne, au fond, n’avait vraiment intérêt à changer un système dont chaque acteur avait appris à tirer parti à sa façon. Et puis un Conseil des ministres, et c’était fini.
La dissolution était attendue. Elle était même, aux yeux de la quasi-totalité de la classe politique ivoirienne, légitime sur le fond. Mais la façon dont elle a été décidée, unilatéralement, après la présidentielle d’octobre 2025 et non avant, dit déjà quelque chose sur la logique qui gouverne ce dossier. On réforme l’institution électorale quand on a gagné l’élection. Pas avant. Ce séquençage n’est pas neutre. Il signifie que la réforme intervient dans un rapport de forces qui est celui du vainqueur, pas dans l’espace de négociation préalable d’un processus ouvert à toutes les parties.
Le RHDP l’a dit sans détour par la voix de son secrétaire exécutif Cissé Ibrahima Bacongo : la dissolution est une bonne décision, le gouvernement a pris en compte les récriminations sur le fonctionnement de la CEI, et le parti invite les acteurs politiques à participer à la création d’un nouveau mécanisme. Cette position est cohérente avec celle d’un parti majoritaire qui a les moyens d’imposer ses vues sur la nature du nouvel organe et qui choisit néanmoins d’ouvrir une consultation pour habiller sa décision d’un vernis consensuel.
Le PDCI, principal parti d’opposition avec 32 sièges à l’Assemblée nationale, a répondu le 10 juin 2026 lors d’une conférence de presse conduite par son porte-parole Bredoumy Soumaïla. La position du parti historique est clairement articulée : le nouvel organe doit reposer sur les principes de neutralité, d’indépendance et de compétence. Il doit être composé de personnalités ne pouvant pas être soupçonnées d’allégeance partisane. Et le Code électoral, dont plusieurs révisions amorcées en 2025 restent inachevées, doit être finalisé avant les prochaines échéances. Le porte-parole a été honnête sur les limites de cette position : tout ce qui ne fera pas l’objet d’un accord minimum est appelé à l’échec. Cette phrase dit tout ce qu’il y a à dire sur le rapport de forces dans lequel s’engage ce dossier. Le PDCI sait qu’il ne peut pas imposer sa vision. Il peut seulement négocier, alerter et espérer que le RHDP a suffisamment intérêt à une réforme crédible pour accepter des concessions substantielles.
Simone Gbagbo, par son Mouvement des Générations Capables, a formulé la proposition la plus radicale : exclure totalement les hommes et femmes politiques du nouvel organe électoral. Pas les réduire à une minorité. Les exclure. Confier l’organisation des élections à des personnalités indépendantes, des magistrats de carrière, des experts en droit électoral, des représentants de la société civile dont l’indépendance serait garantie par des règles d’incompatibilité strictes. C’est une idée audacieuse dont la logique est implacable. Si les partis politiques ne peuvent pas faire confiance à un organe électoral composé par leurs soins, peut-être que la solution est précisément de les en exclure.
La question qui donne le vertige quand on regarde ce dossier dans sa profondeur est celle du calendrier. La Côte d’Ivoire doit organiser des élections municipales et régionales en 2027. Elle doit préparer la présidentielle de 2030. Pour que ces échéances se déroulent dans des conditions qui permettent à leurs résultats d’être acceptés par tous les acteurs, le nouvel organe électoral doit être conçu, installé, opérationnel et crédible bien avant ces dates. Cela signifie que les discussions doivent commencer maintenant, que les textes fondateurs doivent être rédigés, débattus et adoptés dans les prochains mois, et que les personnalités qui composeront cet organe doivent être désignées selon des procédures suffisamment transparentes pour résister aux contestations.
Or pour l’instant, rien de tout cela n’est enclenché. Pas de commission constitutive annoncée. Pas de calendrier de concertation publié. Pas de texte avant-projet circulant dans les cercles politiques et juridiques. Ce vide n’est pas forcément délibéré. Il reflète peut-être simplement les priorités du moment, un gouvernement qui gère plusieurs chantiers simultanément, une classe politique distraite par le Mondial. Mais il crée une situation dans laquelle le temps travaille contre la qualité de la réforme. Plus on attend, plus le calendrier des échéances électorales se rapproche, plus la pression pour adopter quelque chose rapidement l’emporte sur la nécessité de bien construire.
Ce chantier est le plus explosif de l’après-présidentielle 2025 pour une raison simple et profonde : les élections de 2025 ont produit un résultat dont la légitimité reste contestée par une partie significative de la population. La candidature de Tidjane Thiam a été rejetée par le Conseil constitutionnel. Celle de Laurent Gbagbo aussi. Et celle de Charles Blé Goudé. L’élection s’est tenue avec cinq candidats sur soixante dossiers initiaux, dans un contexte de participation de 35 % qui dit l’ampleur de la désaffection d’une partie du corps électoral. La réforme de l’organe électoral est donc aussi, indirectement, la réforme du système qui a produit ce résultat. Et chacun des acteurs qui participera à cette réforme le sait parfaitement.
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