Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a un phénomène bien connu en politique comparée, souvent observé lors des grandes compétitions sportives nationales et internationales : l’anesthésie politique temporaire. Quand une nation entière regarde dans la même direction, vers un stade, vers des joueurs qui portent son drapeau, les conflits ordinaires de la vie politique perdent momentanément de leur acuité. Les indignations refroidissent. Les mobilisations se dispersent. Et les acteurs politiques, même les plus combatifs, comprennent intuitivement qu’attaquer le gouvernement au moment où le pays célèbre ses Éléphants est une opération à haut risque réputationnel.
La Côte d’Ivoire vit cette parenthèse depuis le 14 juin. La victoire un à zéro contre l’Équateur a déclenché une vague d’euphorie nationale qui a balayé, le temps d’une nuit, toutes les tensions accumulées depuis des mois. L’affaire Koumassi Campement, les prisonniers du PPA-CI, le débat sur la CEI, les querelles internes du RHDP, les exigences du PDCI sur la réforme électorale : tout cela existe encore, tout cela reprendra ses droits. Mais pour l’instant, le pays regarde Philadelphie, il se prépare pour Toronto, et la politique ivoirienne tourne au ralenti.
La question de fond est de savoir qui, dans ce ralenti, accumule des avantages. La réponse n’est pas aussi évidente qu’elle y paraît.
Le gouvernement est le premier bénéficiaire apparent de cette trêve. Robert Beugré Mambé dirige sans bruit. Les conseils des ministres se tiennent, les décrets sont signés, les réunions interministérielles se succèdent. Mais les décisions controversées sont différées, les annonces sensibles retardées, et l’opposition ne peut pas mobiliser autour de sujets qui ne trouvent pas de relais dans une opinion publique focalisée sur le score du prochain match. Dans un pays où la rue reste l’un des instruments de pression politique les plus efficaces, une opinion publique qui regarde le football est une opinion publique qui ne descend pas manifester.
Mais cette apparente sérénité gouvernementale est aussi une forme de vulnérabilité. Un gouvernement qui profite du football pour faire passer des décisions dans le silence n’est pas un gouvernement qui construit sa légitimité. Il est un gouvernement qui gère l’instant. Et quand le Mondial s’achèvera, quand les Éléphants rentreront à Abidjan avec leurs médailles ou leur déception, la réalité politique reprendra ses droits avec la brutalité de ce qui a été suspendu trop longtemps.
L’opposition, elle, profite de cette trêve d’une façon moins visible mais peut-être plus durable. Le PDCI, qui prépare son AGE, utilise ces semaines calmes pour des réunions internes, des ajustements de stratégie, des consultations entre cadres que le bruit médiatique ordinaire aurait rendus plus difficiles. Le PPA-CI, qui attend l’issue de l’enquête Koumassi et qui surveille le sort de ses cadres emprisonnés, laisse passer le temps en sachant que chaque jour qui passe sans libération de Damana Pickass et des autres alourdit la facture politique du gouvernement. Et les citoyens ordinaires, ceux qui ont été déplacés de Koumassi, ceux qui attendent une indemnisation, ceux dont les familles sont dans les prisons ivoiriennes pour des affaires liées à la présidentielle de 2025, voient leurs problèmes repoussés à plus tard dans un agenda national qui a momentanément d’autres priorités.
Il y a dans cette trêve footballistique quelque chose qui dit la vérité profonde de la vie politique ivoirienne. Ce pays est capable, en quelques heures, de passer de la tension à l’euphorie, du grief à la fraternité, de la division à l’unité. Cette capacité est précieuse. Elle dit que le tissu social ivoirien est plus solide que ses fractures politiques ne le laissent parfois croire. Mais elle est aussi fragile, parce qu’elle dépend d’événements extérieurs, le football, les fêtes, les célébrations nationales, et non d’un consensus politique durable construit sur des institutions respectées par tous.
Le vrai test viendra après le Mondial. Si les Éléphants vont loin, l’euphorie durera plus longtemps et offrira au gouvernement une fenêtre politique élargie. Si ils sont éliminés rapidement, le retour à la réalité sera brutal et les dossiers en suspens reprendront toute leur urgence. Mais dans les deux cas, les questions fondamentales de la vie politique ivoirienne, la réforme électorale, la succession d’Ouattara, les prisonniers politiques, les fractures sociales qu’illustre Koumassi, seront toujours là.
Le football peut anesthésier la politique. Il ne peut pas la guérir.
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