Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a des polémiques qui naissent de la mauvaise foi. Il y en a d’autres qui naissent de l’ignorance. Celle qui entoure la sortie du Kodal, masque sacré du peuple sénoufo Niarafolo de Ferkessédougou, appartient aux deux catégories à la fois.
Cette année 2026, c’est le pays Niarafolo qui vit ce moment. Ferkessédougou, chef-lieu de la région du Tchologo, organise la sortie du Kodal. Un peuple dont les traditions sont vivantes, documentées, fières. En avril 2026, Ferké avait déjà vibré au rythme du festival Wèl Felguessi Katana, troisième édition d’un rendez-vous culturel consacré à la sauvegarde et à la promotion des us et coutumes en pays Niarafolo, placé sous l’égide du ministère de la Culture. La sortie du Kodal s’inscrit dans cette même continuité d’un peuple qui assume et célèbre sa profondeur.
Le Kodal est le masque issu de la deuxième classe initiatique du Poro, la société secrète qui structure depuis des siècles la vie spirituelle et sociale du peuple sénoufo. Il ne sort que tous les sept ans, durée qui correspond précisément aux cycles initiatiques du Poro. Sa sortie n’est pas un spectacle. C’est un acte rituel précis qui annonce les événements les plus importants du calendrier initiatique : l’entrée des nouveaux initiés dans le bois sacré, certaines cérémonies dans le Sinzang, la sortie des initiés à l’issue de leur cycle. Chez les Niarafolo de Ferké, il se distingue des autres sous-groupes sénoufo par une particularité remarquable : là où les Nafara de Sinématiali mobilisent quatre masques en colonnes, les Niarafolo n’en ont qu’un seul. Un seul masque qui concentre en lui toute la puissance symbolique et rituelle de la cérémonie.
La consigne faite aux non-initiés de rester chez eux le jour de la sortie n’est pas une privation de liberté. C’est une protection réciproque. Une protection des profanes vis-à-vis d’une entité dont la puissance est réelle pour ceux qui croient en elle. Et une protection du rite lui-même, dont l’efficacité spirituelle dépend de conditions que la présence des non-initiés compromettrait. Cette annonce préalable aux populations, faite depuis des siecles selon un protocole établi, est d’ailleurs une marque de respect envers ceux qui ne sont pas initiés. On les prévient. On leur donne le temps de s’organiser. Ce n’est pas de la contrainte. C’est de la considération.
Ceux qui parlent de privation de liberté confondent délibérément deux ordres de réalité. La liberté individuelle de circuler est une valeur légitime dans un État de droit. Mais elle ne s’exerce pas de façon absolue. Personne n’entre avec ses chaussures dans une mosquée. Personne ne s’invite à dîner sur l’autel pendant la messe. Ces restrictions ne violent pas la liberté. Elles sont des conditions du respect mutuel dans une société plurielle.
Ce qui est malsain dans cette polémique, c’est sa sélectivité. Personne ne crie à la privation de liberté quand les rues de Grand-Bassam sont fermées pour l’Abissa du peuple N’Zima. Personne ne dénonce une atteinte aux droits quand les fêtes de générations en pays ébrié ou en pays attié transforment l’espace public en espace rituel. Ces polémiques ciblent spécifiquement les traditions du nord, les traditions sénoufos. Et cette sélectivité dit tout sur les motivations réelles de ceux qui les alimentent.
Le Kodal sort tous les sept ans. Pas tous les jours. Tous les sept ans. Ce système initiatique a traversé la colonisation, les autodafés des missionnaires, les modernisateurs qui voulaient en finir avec les traditions ancestrales. Il est toujours là. Vivant. Transmis avec la précision et la rigueur d’un savoir qui sait ce qu’il vaut. Il mérite d’être respecté, pas instrumentalisé dans des guerres politiciennes qui n’ont pour seul objectif que de dresser les Ivoiriens les uns contre les autres.
Le Kodal sort à Ferkessédougou. Restez chez vous si vous n’êtes pas initiés. Ce n’est pas une privation. C’est un privilège de vivre dans un pays qui a su garder vivante une tradition aussi ancienne et aussi belle.
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