La rédaction | Lementor.net
La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest organise dans la capitale économique ivoirienne cinq rencontres stratégiques du 28 avril au 1er mai 2026, en vue de constituer une plateforme cohérente et synergique qui permettra de faire progresser les objectifs d’intégration régionale. Le Sofitel Hôtel Ivoire d’Abidjan en est le cadre. La thématique centrale : construire le marché commun de la CEDEAO en renforçant le commerce alimentaire intra-régional en Afrique de l’Ouest.
Ce n’est pas une réunion ordinaire. Elle intervient à un moment charnière pour une organisation qui traverse la période la plus turbulente de son histoire depuis sa fondation en 1975. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger, regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel, a amputé la CEDEAO de trois de ses membres fondateurs. La crise sécuritaire malienne, avec les attaques coordonnées du 25 avril 2026 contre six villes dont Bamako, a rappelé avec brutalité que l’instabilité sahélienne n’est plus une menace lointaine mais un risque systémique pour toute la sous-région. C’est dans ce contexte que la CEDEAO choisit Abidjan pour tenir ses réunions les plus stratégiques de l’année. Le choix n’est pas anodin.
Le diagnostic posé par les experts réunis est sévère et honnête. Le directeur de la libre circulation des personnes, de la migration et du tourisme de la CEDEAO, Albert Siaw-Boateng, a indiqué que cette réunion d’experts visait à promouvoir les investissements et à faciliter la circulation des biens et des personnes, tout en garantissant un cadre sécurisé et durable. Mais les chiffres rappelés sont éloquents dans leur sévérité : le commerce intra-CEDEAO ne représentait que 5,7% du commerce total de la région en 2024. Cinquante ans après la création de l’organisation, les États membres échangent encore moins entre eux qu’avec le reste du monde. Le potentiel est immense. La réalisation est décevante.
Les raisons de cette sous-performance sont connues et documentées. Les barrières non tarifaires persistantes, la fragmentation des marchés et la dépendance excessive aux matières premières limitent drastiquement la capacité de la zone à absorber les chocs externes et à créer des emplois pour une jeunesse de plus en plus nombreuse. À ces obstacles structurels s’ajoutent des déficits d’infrastructures physiques, des systèmes douaniers non harmonisés, des normes sanitaires et phytosanitaires disparates qui bloquent les échanges agricoles entre pays voisins, et une monnaie commune qui reste un horizon lointain malgré des décennies de discussions.
Face à ce tableau, la Côte d’Ivoire, deuxième économie de la CEDEAO après le Nigeria, a choisi d’assumer un rôle de leadership. Le ministre délégué chargé de l’Intégration africaine Adama Dosso a proposé de porter la part du commerce intra-CEDEAO d’environ 5,7% en 2024 à au moins 10% en 2028, de doubler d’ici 2030 la part des exportations manufacturières dans les exportations totales, et de réduire d’un tiers en trois ans le temps moyen de passage aux principaux postes frontaliers grâce à la digitalisation et aux postes juxtaposés. Des objectifs chiffrés, datés, mesurables. C’est exactement ce que les réunions de ce type produisent trop rarement.
Le Dr Kalilou Sylla, commissaire aux Affaires économiques de la CEDEAO, a été on ne peut plus clair : la priorité est de bâtir une CEDEAO centrée sur les personnes. Cette formule, qui pourrait sembler rhétorique, recouvre en réalité un changement de paradigme important. La CEDEAO a longtemps été perçue comme une organisation d’États, négociant entre gouvernements, loin des réalités quotidiennes des commerçants, des transporteurs, des agriculteurs et des femmes qui traversent les frontières chaque jour avec leurs marchandises. Recentrer l’organisation sur les personnes, c’est reconnaître que l’intégration ne se mesure pas dans les traités mais dans la fluidité d’un camion qui passe un poste frontière en vingt minutes plutôt qu’en trois jours.
Au-delà des enjeux économiques, cette réunion stratégique pourrait marquer un tournant dans la redéfinition du rôle de la CEDEAO face aux nouveaux équilibres géopolitiques et aux aspirations de ses populations. L’enjeu est précisément celui-là : une organisation régionale qui a perdu trois membres, qui voit le jihadisme progresser vers ses États côtiers, qui regarde les puissances extérieures étendre leur influence dans sa zone, a besoin de prouver sa valeur ajoutée concrète pour ses populations. Si elle y parvient sur le terrain économique, elle retrouvera la légitimité politique qu’elle a entamée avec les crises sahéliennes.
Abidjan accueille ces travaux avec le sérieux qu’ils méritent. La ville est depuis plusieurs années le lieu naturel des grandes réunions régionales de l’Afrique de l’Ouest. Sa stabilité, ses infrastructures et son dynamisme économique en font le cadre le plus crédible pour des discussions dont les conclusions alimenteront la Vision 2050 de la CEDEAO. Les résultats de ces cinq jours de travaux seront rendus publics à la clôture le 1er mai 2026.
Leave a comment