La rédaction | Lementor.net
Dans la nuit du 2 au 3 mai 2026, des hommes cagoulés sortis de deux véhicules ont fait irruption au domicile de Mountaga Tall à Bamako. Avocat en exercice, fondateur du CNID, figure historique du multipartisme malien, ancien moteur du mouvement M5-RFP qui avait contribué à la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta en 2020, Me Tall a été emmené de force, sans mandat connu, sans procédure légale documentée. Son épouse, qui tentait de photographier la scène, a été brutalisée. Son téléphone confisqué. La famille a déposé une plainte pour enlèvement auprès de la police et de la gendarmerie. À l’heure où ces lignes sont écrites, aucune autorité malienne n’a officiellement réagi.
Ce qui s’est passé cette nuit-là a un nom précis en droit international. L’article 2 de la Convention des Nations Unies de 2006 sur les disparitions forcées, ratifiée par le Mali en 2009, définit explicitement ce type d’acte : une arrestation ou une détention effectuée par des agents de l’État ou avec leur accord, suivie du refus de reconnaître cette privation de liberté ou de révéler le sort de la personne. Le Mali s’est engagé à ne pas pratiquer cela. Les faits de cette nuit disent autre chose.
Ce qui aggrave la gravité de cet enlèvement, c’est qu’il ne tombe pas dans le vide. Il s’inscrit dans une série que les observateurs du Mali documentent depuis fin 2024. En décembre 2024, Togola, opposant de premier plan, avait disparu dans les mêmes conditions. En février 2025, Magassa. En août 2025, Moussa Mara, ancien Premier ministre, était arrêté dans une séquence décrite par ses proches comme la mise au silence définitive d’une voix critique. Et maintenant Tall, en mai 2026, huit jours après les attaques du 25 avril qui ont fragilisé la junte. La cadence s’accélère. La méthode se répète. Le profil des cibles est le même : des opposants de premier plan, des figures qui ont une audience nationale et internationale, des hommes dont la disparition envoie un message à tous ceux qui seraient tentés de parler.
Le profil de Mountaga Tall mérite d’être rappelé précisément parce qu’il dit quelque chose sur la nature du régime qui l’a fait enlever. Me Tall n’est pas un ennemi de la transition malienne par principe. Il en a été un allié au départ. Il a soutenu le M5-RFP, qui a préparé le terrain pour que la junte puisse arriver au pouvoir en 2020. Il a cru, comme beaucoup de Maliens, que les militaires apporteraient une réponse à la corruption et à l’impuissance de la classe politique civile. Il a ensuite pris ses distances. Il a critiqué. Et c’est précisément pour cela qu’il a été enlevé : parce que dans le calcul de la junte, un ancien allié devenu critique est plus dangereux qu’un opposant de toujours. Il connaît les rouages. Il a une crédibilité. Il est écouté.
Le silence du barreau malien face à cet enlèvement est lui aussi une information. Une institution professionnelle dont l’un des membres en exercice est enlevé à son domicile par des hommes cagoulés a des obligations légales et déontologiques claires : protestation publique, mobilisation internationale, demande de localisation immédiate. Ce silence n’absout pas la junte de sa responsabilité principale. Mais il dit quelque chose sur l’état de la société civile malienne sous la pression accumulée de cinq ans de régime militaire : une société qui apprend à se taire, non par adhésion, mais par peur.
Pour la Côte d’Ivoire et pour l’ensemble des démocraties de la sous-région, cet enlèvement n’est pas une affaire malienne lointaine. C’est un signal sur ce que devient un État quand ses institutions perdent, une à une, leur capacité à résister à l’arbitraire. Ce signal, la CEDEAO l’entend. Les barreaux africains devraient l’entendre aussi.
Mountaga Tall est introuvable ce matin. Le Mali officiel n’a rien dit.
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