Mk | MK
Madame Bamba,
Votre tribune s’ouvre sur une citation de Chimamanda Ngozi Adichie. « Le danger de l’histoire unique. » Belle entrée en matière. Mais en vous lisant jusqu’au bout, un sentiment s’installe — celui d’une démonstration qui tombe dans le piège qu’elle prétend dénoncer. Vous appelez à équilibrer l’histoire. Vous nous en livrez une version doublement tronquée. Permettez-moi de nommer ce que votre texte tait.
La gauche ivoirienne ne commence pas et ne finit pas avec Laurent Gbagbo
Affirmer que « Laurent Gbagbo, c’est la gauche ivoirienne, et la gauche ivoirienne, c’est Laurent Gbagbo » n’est pas une analyse. C’est une déclaration de foi. Et comme toute déclaration de foi, elle n’a pas besoin de preuves — elle n’en supporte pas non plus.
La gauche ivoirienne a une histoire bien antérieure à la fondation du FPI en 1982. Elle a des figures que votre texte efface avec une désinvolture qui devrait vous troubler. Francis Wodié, fondateur du Parti ivoirien des travailleurs, a porté pendant des décennies une gauche socialiste, intellectuelle, légaliste, profondément ancrée dans une vision de la justice sociale que Laurent Gbagbo ne peut pas s’approprier rétrospectivement. Bernard Zadi Zaourou, l’USD, le PPS de Bamba Morifère — autant de courants, autant de sensibilités, autant de femmes et d’hommes qui se sont réclamés du progressisme et de la social-démocratie sans jamais avoir attendu l’autorisation de Gbagbo pour exister politiquement.
Et les dissidences internes au FPI lui-même ? Ceux qui, se réclamant tout autant du socialisme, ont pris leurs distances avec certaines orientations du parti, avec sa stratégie, avec ce que certains ont appelé une dérive de la violence politique comme instrument de conquête du pouvoir ? En effaçant ces voix, vous ne rendez pas hommage à la gauche ivoirienne. Vous la réduisez. Vous faites exactement ce que Chimamanda dénonce : vous volez à des militant.es leur histoire en les déclarant hors-champ parce qu’ils ne portaient pas la bonne carte de membre.
Ce que votre texte omet sur la droite en dit plus long que ce qu’il affirme sur la gauche
Votre récit organise la politique ivoirienne autour de deux figures : Félix Houphouët-Boigny et Laurent Gbagbo. C’est une cartographie à deux dimensions dans un espace à cinq. Henri Konan Bédié, héritier constitutionnel, refondateur du PDCI, acteur central de la vie politique depuis 1993, n’existe pas dans votre texte. Alassane Ouattara, président de la République pendant deux mandats consécutifs, refondateur du RDR, architecte du RHDP, personnage qui a polarisé la vie politique ivoirienne plus que quiconque depuis trente ans, n’existe pas dans votre texte non plus.
Ce silence n’est pas un oubli. Il est révélateur. On ne peut pas réclamer une histoire équilibrée en tronquant délibérément la moitié du champ politique. On ne peut pas appeler à une gauche unie en effaçant que la droite, elle, a réussi des formes d’union par-delà des rivalités intenses. La réconciliation Ouattara-Bédié en 2020, après des années de confrontation directe, est précisément l’exemple d’une recomposition politique réussie que votre analyse ignore totalement. Si vous voulez analyser les forces et les faiblesses de la gauche ivoirienne, vous ne pouvez pas faire l’économie d’une comparaison honnête avec ce qu’a réussi la droite. L’omission est une forme d’argument. Et cet argument-là vous dessert.
Le nœud du problème : vous proposez un rattachement, pas une union
Vous posez une question qui semble rhétorique mais qui est en réalité programmatique : peut-on se revendiquer de la gauche ivoirienne sans se positionner par rapport à Gbagbo ? La réponse que votre texte induit est non. Ce faisant, vous rendez structurellement impossible toute gauche non-gbagboïste. C’est de l’exclusionnisme politique habillé en évidence historique.
L’union de la gauche, si tant est qu’on veuille la construire sérieusement, ne peut pas être une addition de fidélités à une personne. Elle doit être une convergence de programmes. Où est votre programme ? Où sont les propositions sur la justice sociale, sur la redistribution des richesses de la croissance ivoirienne, sur les droits des travailleurs du secteur informel, sur la réforme foncière dans les zones rurales, sur la protection des jeunes diplômés qui cherchent un emploi depuis des années ? Vous ne proposez rien de tout cela. Vous proposez un nom. Et un nom n’est pas un projet de société.
Ce que l’histoire vraiment complète exige
Reconnaître le rôle historique de Laurent Gbagbo dans la structuration de la gauche ivoirienne est une obligation intellectuelle. Il a fondé le FPI dans des conditions difficiles. Il a incarné pendant des années l’opposition face à un système monolithique. Il a contribué à l’ouverture démocratique des années 1990. Cette histoire est réelle. Elle mérite d’être racontée avec rigueur et respect.
Mais entre reconnaître ce rôle historique et essentialiser toute la gauche à sa personne, il y a un gouffre. Un gouffre dans lequel votre texte tombe avec une tranquillité déconcertante. La gauche ivoirienne est un archipel : des îles diverses, des sensibilités multiples, des héritages variés qui coexistent, se complètent, parfois se contredisent. La ramener à un royaume avec un seul souverain, c’est trahir précisément l’esprit pluraliste qui devrait être l’âme de toute gauche digne de ce nom.
Non, Madame Bamba, Laurent Gbagbo n’est pas la gauche ivoirienne. Il en est un acteur majeur, une figure historique centrale, un homme dont le parcours a profondément marqué la politique ivoirienne. Mais la gauche, la vraie, est plus grande que lui. Elle lui survivra comme elle a existé avant lui. Et si elle veut un avenir, elle devra accepter de se penser autour d’idées — pas autour d’un homme.
C’est à cette seule condition que l’histoire ne sera plus unique.
Leave a comment