CB | Lementor.net
Il y a des rendez-vous discrets qui pèsent plus que les grands sommets. Alassane Ouattara a reçu au Palais présidentiel d’Abidjan le négociateur en chef mandaté par la CEDEAO pour maintenir le dialogue avec l’Alliance des États du Sahel. Pas de communiqué tonitruant. Pas de photo officielle diffusée en grande pompe. Une audience de travail, dans la sobriété d’une diplomatie qui sait que les vraies négociations ne se font pas devant les caméras.
Cette rencontre intervient dans un contexte qui concentre toutes les tensions de l’Afrique de l’Ouest. Depuis janvier 2024, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officiellement quitté la CEDEAO. Depuis le 25 avril 2026, le Mali est en crise existentielle — son ministre de la Défense mort, son chef du renseignement décédé, ses généraux hospitalisés. Et la CEDEAO, que Bamako a rejetée avec fracas il y a dix-huit mois, s’est retrouvée à être l’une des premières institutions à exprimer sa solidarité après les attaques. L’ironie de l’histoire diplomatique africaine a rarement été aussi visible.
Ce que cette audience dit d’Abidjan est précis. La Côte d’Ivoire n’est pas neutre dans ce dossier. Elle a été l’une des voix les plus fermes de la CEDEAO après les coups d’État sahéliens. Elle a vécu l’affaire des 49 soldats détenus au Mali en 2022. Elle a absorbé des accusations de soutien aux groupes armés portées par les ministres de Bamako et Ouagadougou depuis des tribunes internationales. Et malgré tout cela, elle a maintenu des canaux ouverts, gracié un parlementaire malien, envoyé des émissaires à Ouagadougou. Ce n’est pas de la naïveté. C’est un calcul géographique et économique irréfutable.
Le Mali et le Burkina Faso sont enclavés. Leurs échanges commerciaux transitent en grande partie par le port d’Abidjan. Des millions de leurs ressortissants vivent et travaillent en Côte d’Ivoire. Les corridors routiers qui relient ces deux pays à la mer passent par le territoire ivoirien. Cette interdépendance crée une responsabilité que la Côte d’Ivoire ne peut pas esquiver — même quand les gouvernements d’en face sont hostiles, même quand les relations diplomatiques sont au plus bas, l’économie réelle continue d’imposer sa logique.
La CEDEAO, elle, cherche un pont. Ses institutions ne peuvent plus dialoguer directement avec les juntes sahéliennes sans que cela soit interprété comme une légitimation des coups d’État. Abidjan, elle, peut. Elle a des intérêts directs, des contacts maintenus, une crédibilité que ni Accra ni Dakar ni Abuja ne possèdent de la même façon vis-à-vis de Bamako. Le président Ouattara est devenu, par la force des choses, l’interlocuteur incontournable dans cette équation.
Les discussions portent sur des réalités concrètes que les discours souverainistes ne peuvent pas effacer. Les régimes douaniers entre les deux blocs inquiètent les opérateurs économiques des deux côtés. Le statut des diasporas sahéliennes dans les pays côtiers reste incertain. Et la coopération sécuritaire face à l’expansion jihadiste vers le golfe de Guinée ne peut pas attendre que les querelles politiques soient réglées — le nord de la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Togo subissent déjà les effets de cette pression, quelle que soit la position diplomatique de Bamako vis-à-vis d’Abidjan.
La marge de manœuvre reste étroite. Les juntes sahéliennes ont fait de leur départ de la CEDEAO un symbole de souveraineté nationale, une ligne rouge qu’elles ne peuvent pas franchir sans perdre la face devant leurs propres populations. Aucune concession substantielle ne peut venir de leur côté sans être perçue comme une capitulation. Ce que le négociateur peut faire, et ce qu’Ouattara peut faciliter, c’est construire une coopération fonctionnelle en dehors des cadres institutionnels formels — des mécanismes techniques, des accords sectoriels, des canaux bilatéraux qui maintiennent l’essentiel pendant que la politique fait ses calculs.
Ce n’est pas la réconciliation. C’est moins que ça. Mais dans la région en ce moment, c’est peut-être tout ce qui est possible.
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