CB | Lementor.net
Il y a des questions qu’on n’ose pas poser quand un pays est en guerre. Pas par manque de courage, mais parce que les poser ressemble à donner des arguments à l’ennemi. Et puis la réalité finit par les poser à votre place, avec une brutalité qui dépasse tout ce qu’un éditorialiste aurait osé écrire.
Au Mali, la question est désormais sur toutes les lèvres, dans les salons de Bamako, dans les chancelleries de la sous-région, dans les cercles militaires qui observent depuis Abidjan, Dakar ou Niamey. Elle tient en six mots : qui protège réellement le territoire ?
Dmitri Peskov a pris la parole depuis le Kremlin pour réaffirmer l’engagement de la Russie aux côtés de Bamako. Déclaration attendue, formulée avec la précision protocolaire d’un communiqué diplomatique qui ne surprend plus personne. Depuis l’arrivée au pouvoir d’Assimi Goïta, le partenariat avec Moscou est devenu la colonne vertébrale de la stratégie sécuritaire malienne. Les partenaires occidentaux ont été congédiés avec fracas. La MINUSMA est partie. Les soldats français ont plié leurs tentes. Et l’Africa Corps est arrivé, présenté comme la solution que les autres n’avaient pas su offrir.
Trois ans plus tard, le bilan du terrain s’impose avec une froideur que les communiqués officiels ne peuvent plus dissimuler.
La mort du général Sadio Camara dit tout. Pas parce qu’un officier de haut rang est tombé au combat — cela arrive dans toutes les guerres. Mais parce qu’il est mort chez lui, à Kati, dans sa propre résidence, au cœur du fief militaire de la junte, par un véhicule piégé conduit par un kamikaze qui a traversé tous les dispositifs de sécurité de la zone la mieux gardée du Mali. Si le ministre de la Défense ne peut pas dormir tranquille à Kati, qui peut l’être quelque part sur ce territoire ? Cette question n’est pas rhétorique. C’est une défaillance de renseignement documentée, une faille dans la sécurisation des zones stratégiques, un signal que la menace a changé de nature et que le dispositif actuel n’a pas encore changé de vitesse.
L’état-major malien met en avant des chiffres. Des centaines de combattants neutralisés, des opérations de ratissage, des positions reconquises. Ces succès existent. Ils sont réels. Mais le terrorisme au Sahel ne fonctionne pas comme une armée conventionnelle qu’on défait en la forçant à reculer. Il recule ici pour mieux se redéployer ailleurs. Il perd une position pour en gagner deux autres pendant qu’on célèbre la première. Kidal reprise en 2023 avec les Russes, saluée comme une victoire historique. Kidal retombée aux mains des rebelles en avril 2026, sans que l’Africa Corps puisse ou veuille se battre jusqu’au bout. Entre les deux, près d’un milliard de dollars de contrat.
La présence russe n’est pas inutile. Il faut le dire avec honnêteté. Elle a permis un soutien opérationnel réel, une montée en puissance de certaines unités, une diversification des partenariats dans un contexte où la junte avait besoin de montrer qu’elle n’était pas seule. Mais elle ne règle rien de ce qui alimente la guerre. Pas la marginalisation des régions du nord et du centre, dont les populations n’ont jamais vraiment senti la présence bienveillante de l’État. Pas la fragilité de la gouvernance locale, qui laisse des vides que les groupes armés remplissent avec une efficacité terrifiante. Pas les tensions communautaires que des décennies de mauvaise gestion politique ont accumulées comme du combustible. Ce sont ces braises-là que le terrorisme attise. Une armée étrangère, aussi bien équipée soit-elle, ne peut pas les éteindre.
Il y a aussi ce que les critiques du FLA révèlent sans le vouloir. La légitimité d’une alliance sécuritaire ne se décrète pas depuis Moscou ou depuis Bamako. Elle se construit dans la perception qu’en ont les populations civiles des zones concernées. Quand les habitants du nord du Mali voient arriver des combattants étrangers dont ils ne partagent ni la langue, ni la culture, ni les intérêts à long terme, la question de la légitimité de leur présence se pose indépendamment de leurs résultats militaires. C’est une dimension que les stratèges de la junte ont systématiquement sous-estimée en croyant que la force suffirait là où la confiance faisait défaut.
La vraie équation que le Mali doit résoudre n’est pas sécuritaire. Elle est politique. Gagner la guerre sans gagner la paix, c’est recharter le même vol en boucle. Tant que des régions entières continueront de se sentir exclues de la nation, tant que la gouvernance locale restera une abstraction dans les zones rurales les plus exposées, tant que la réponse à la crise sera calibrée sur des succès tactiques plutôt que sur une vision stratégique de réconciliation nationale, la menace se régénérera. Elle l’a toujours fait. Elle continuera de le faire.
Le Mali a des alliés. Il a une armée. Il a un président qui est réapparu après quatre jours de silence pour recevoir l’ambassadeur russe avant même de s’adresser à son propre peuple. Ce que le Mali n’a pas encore trouvé, c’est la réponse à une question plus fondamentale : quel Mali veut-on protéger ? Et pour qui ?
Tant que cette question restera sans réponse claire, le territoire malien restera ce qu’il est aujourd’hui : un espace que tout le monde prétend défendre, et que personne ne parvient vraiment à tenir.
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