La rédaction | lementor.net
La Banque des États de l’Afrique centrale vient de poser sur la table une mesure dont la portée dépasse de loin les seuls chiffres comptables. Désormais, les entreprises extractives opérant dans la zone CEMAC, pétrole, mines, gaz, sont contraintes de rapatrier au moins 70% de leurs devises dans les systèmes bancaires de la sous-région. Ce qui reste offshore, ce qui transite par des comptes étrangers, ce qui échappe aux circuits financiers locaux, devra rentrer. La règle est simple. Les conséquences sont profondes.
Pour comprendre pourquoi cette décision est importante, il faut mesurer ce qu’elle corrige. Depuis des décennies, les économies africaines productrices de matières premières vivent un paradoxe douloureux : elles exportent des ressources considérables, affichent des statistiques d’exportation flatteuses, mais une fraction seulement de ces revenus irrigue effectivement l’économie locale. Le reste transite par des comptes offshore à Londres, Paris, Singapour ou Dubaï, nourrit les bilans de multinationales étrangères, et revient au mieux sous forme d’investissements conditionnés, au pire ne revient jamais. C’est ce mécanisme que la BEAC cherche à corriger.
La mesure s’applique directement aux groupes pétroliers et miniers opérant en zone CEMAC, Cameroun, Congo-Brazzaville, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine et Tchad. Ces pays sont tous, à des degrés divers, dépendants des revenus extractifs pour financer leurs budgets et leurs investissements publics. La règle du rapatriement à 70% ne leur impose pas de rompre avec les marchés financiers internationaux. Elle leur impose simplement de faire passer une part majoritaire de leurs devises par les systèmes bancaires locaux avant de les disposer à leur guise.
Les effets attendus sont multiples. En alimentant les réserves de change des banques centrales nationales, cette mesure renforce la défense du franc CFA et réduit la vulnérabilité des économies de la zone aux chocs externes. En obligeant les entreprises extractives à maintenir des relations bancaires actives avec les établissements locaux, elle stimule le développement du secteur financier régional. Et en augmentant la masse de devises disponibles sur le marché local, elle peut contribuer à stabiliser les taux de change effectifs et à réduire le coût des importations pour les entreprises et les ménages.
Les opposants à cette mesure avancent un argument classique : une contrainte de rapatriement forcé peut décourager les investisseurs étrangers qui exigent la liberté de circulation de leurs capitaux. C’est un argument sérieux qui ne doit pas être balayé. Mais il doit être mis en balance avec une réalité tout aussi sérieuse : une économie dont les revenus extractifs s’évaporent systématiquement vers l’étranger ne construit pas de base fiscale nationale durable, ne capitalise pas ses banques locales et reste structurellement dépendante des financements extérieurs pour ses investissements publics. La BEAC a choisi de peser différemment dans cet arbitrage. Le temps dira si ce choix était le bon.
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