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Le débat qui s’ouvre autour de la Charte de Kurukan Fuga mérite mieux que des slogans.
La présenter comme la « première constitution du monde » et envisager son inscription dans le préambule d’un État moderne, en remplacement de références contemporaines, relève moins de la réflexion juridique que d’une posture symbolique.
Soyons clairs : la Charte de Kurukan Fuga appartient à notre patrimoine historique. Elle témoigne de l’ingéniosité politique de l’empire du Mali au XIIIe siècle. Elle contient des éléments positifs ( recherche de paix, régulation sociale, reconnaissance de certaines fonctions et responsabilités).
Elle mérite d’être étudiée, valorisée et transmise.
Mais il faut aussi avoir le courage de la lire sans filtre. Car ce texte repose sur une logique d’organisation sociale profondément hiérarchisée et largement figée. Le griot reste griot, le forgeron reste forgeron, les niamankala demeurent niamankala. Les statuts sont héréditaires, les fonctions sociales cloisonnées, et l’accès au pouvoir est réservé à une élite déterminée. Ce n’est pas une caricature : c’est l’économie même du système.
Dès lors, une question s’impose : ceux qui critiquent la démocratie moderne sont-ils prêts à assumer les implications réelles de ce modèle ? Veulent-ils véritablement d’un ordre social où la naissance détermine durablement la place de chacun ? Ont-ils pris la peine de lire ce document qu’ils invoquent ?
Refuser certaines références héritées de l’histoire coloniale peut se comprendre. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, pour ce qu’elle représente dans l’imaginaire politique français, n’a pas vocation à être un passage obligé pour tous. Mais rejeter ce texte ne signifie pas abandonner les principes fondamentaux qu’il incarne.
D’autres instruments existent, plus universels et moins marqués historiquement, pour fonder un État moderne : , , ou encore . Ces textes posent des principes essentiels : égalité devant la loi, liberté individuelle, participation politique, dignité humaine. Ils ne sont pas parfaits, mais ils constituent des cadres évolutifs, ouverts et compatibles avec les exigences contemporaines.
Une constitution n’est pas un monument mémoriel. Elle organise le pouvoir, protège les droits et garantit la mobilité sociale dans une société en mutation. À ce titre, elle ne peut s’appuyer sur un système qui consacre l’assignation des individus à leur naissance.
Valoriser Kurukan Fuga comme héritage historique ? Évidemment. Mais en faire un socle constitutionnel aujourd’hui reviendrait à confondre mémoire et projet politique.
À force de vouloir opposer modernité et identité, on finit par trahir les deux.
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