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Il y a des blessures que l’on croyait cicatrisées. Le mot ivoirité appartient officiellement au passé de la Côte d’Ivoire. Il figure dans les discours de réconciliation, dans les rapports des commissions nationales, dans les engagements solennels des gouvernements successifs. Mais dans certains guichets de délivrance des passeports, quelque chose qui lui ressemble étrangement est en train de renaître. Silencieusement. Méthodiquement.
Des citoyens ivoiriens, présentant des dossiers complets et conformes à toutes les exigences légales, se voient soumis à des interrogatoires supplémentaires. On leur demande leur village d’origine. On leur exige de se présenter accompagnés d’un parent. On réclame des pièces administratives appartenant à leurs ascendants. Ce qu’ils ont en commun, ces citoyens ainsi questionnés, interrogés, ralentis, mis en doute ? Leur nom. Leur patronyme à consonance nordique. Leur origine supposée.
Ce qu’on leur fait subir a un nom. C’est le délit de patronyme. Une pratique qui consiste à traiter différemment un citoyen non pas en raison de ses actes, non pas en raison de l’incomplétude de son dossier, mais en raison de ce que son nom laisse supposer de son origine ethnique ou régionale. Une pratique juridiquement infondée, moralement inacceptable, et politiquement explosive dans un pays qui a failli se déchirer sur cette question il y a moins de vingt ans.
La loi ivoirienne est pourtant d’une clarté absolue sur ce point. L’administration est tenue par le strict respect de la légalité. Elle ne peut ajouter aux textes en vigueur aucune condition supplémentaire non prévue. Un dossier complet est un dossier complet, quelle que soit la consonance du nom de celui qui le dépose. Exiger davantage constitue un abus de pouvoir. Un abus de pouvoir qui engage personnellement la responsabilité de l’agent qui le commet, et plus largement la responsabilité de l’institution qui le tolère.
Ce qui rend cette situation d’autant plus grave, c’est son contexte historique. La Côte d’Ivoire a payé le prix de l’ivoirité au sens le plus lourd du terme. La notion, forgée sous l’ère Bédié, a été instrumentalisée pour exclure des centaines de milliers de personnes de la vie politique et sociale du pays sur la base de leur origine présumée. Elle a nourri une décennie de crises, de violences et de fractures dont les cicatrices sont encore visibles. Le pays s’est engagé, à travers ses institutions, ses lois et ses accords de réconciliation, à ne plus jamais laisser un Ivoirien être traité comme un Ivoirien de seconde zone en raison de son nom, de sa région ou de sa religion.
Que ces pratiques resurgirent aujourd’hui, fût-ce de manière diffuse et informelle, dans des guichets administratifs, n’est pas un détail. C’est un signal d’alarme. Les grandes discriminations ne naissent jamais dans les discours officiels. Elles naissent dans les comportements ordinaires, dans les habitudes de guichet, dans les petits abus répétés que personne ne dénonce parce qu’ils semblent trop mineurs pour mériter une plainte. Jusqu’au jour où leur accumulation produit un effet systémique que personne n’avait voulu mais que tout le monde a laissé faire.
Il est urgent que le ministère de l’Intérieur et la Direction générale des affaires judiciaires et juridiques rappellent fermement aux agents concernés le cadre légal applicable. Il est urgent que des mécanismes de signalement accessibles soient mis en place pour que les citoyens victimes de ces traitements puissent les documenter et les faire remonter sans crainte de représailles. Il est urgent, enfin, que les responsables hiérarchiques de ces services comprennent que laisser faire, c’est cautionner.
La cohésion nationale ivoirienne est un acquis fragile. Elle se construit chaque jour dans les actes les plus ordinaires, dans le respect quotidien de chaque citoyen par ses institutions. Elle se défait de la même façon, dans les guichets, dans les interrogatoires non fondés, dans les regards de suspicion posés sur un patronyme.
La Côte d’Ivoire a choisi d’être une République une et indivisible. Ce choix se vérifie dans les commissariats autant que dans les discours.
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