La rédaction | Lementor.net
Il y a une phrase que le ministre de la Transition numérique Djibrill Ouattara a prononcée lors du FEMUA le 28 avril, et qui mérite d’être retenue. « Il ne s’agit pas de faire des démonstrations, mais de bâtir une architecture solide capable d’impacter l’ensemble de l’économie. » Quatre mots résument tout : pas de démonstrations. Des architectures. C’est précisément la différence entre un pays qui parle de technologie et un pays qui la construit.
La Stratégie Nationale de l’Intelligence Artificielle et de la Gouvernance des Données, validée en 2024 et officiellement adoptée en 2025, est la feuille de route. Elle s’appuie sur 109 projets identifiés pour un montant global de 912 milliards de FCFA. Son horizon est 2030. Son ambition est précise : faire de la Côte d’Ivoire non pas un consommateur de technologies conçues sous d’autres cieux, mais un producteur d’outils numériques ancrés dans ses propres réalités.
Ce projet de souveraineté numérique part d’un constat documenté. Les modèles d’intelligence artificielle dominants aujourd’hui sont entraînés sur des corpus de données majoritairement occidentaux ou asiatiques. Leurs biais culturels, leurs angles morts, leurs incompréhensions des réalités africaines ne sont pas des défauts de programmation — ils sont le reflet des données qui les ont construits. Un algorithme qui ne comprend pas le dioula, le baoulé ou le bété ne peut pas servir efficacement une agriculture ivoirienne, une administration ivoirienne, une santé publique ivoirienne. Ce n’est pas une question d’idéologie souverainiste. C’est une question d’efficacité opérationnelle.
La première brique concrète est déjà en construction. Un centre de données de grande capacité à Grand-Bassam est en cours d’édification, avec des projets similaires à l’étude pour Yamoussoukro. L’objectif est simple mais fondamental : que les données ivoiriennes soient hébergées sur le sol ivoirien, dans des infrastructures contrôlées par des institutions ivoiriennes. Aujourd’hui, une part significative des données de l’État et des entreprises ivoiriennes transite par des serveurs étrangers — en Europe, aux États-Unis, dans des clouds dont les conditions d’accès et de sécurité échappent au droit ivoirien. Ce cloud souverain en construction est l’acte de propriété numérique que le pays se donne.
Le deuxième volet est humain. Le programme Master Class 500, lancé cette semaine, vise à former 500 cadres dirigeants du secteur public et privé ivoirien aux enjeux de la cybersécurité et de l’IA. Ce ne sont pas des formations techniques pour des ingénieurs. Ce sont des programmes de leadership pour des décideurs — ceux qui signent les contrats, allouent les budgets, valident les architectures numériques des institutions. Former les techniciens sans former leurs dirigeants, c’est construire des moteurs sans former les pilotes. La CI a compris cette nuance.
L’ambition affichée par le ministre Djibrill Ouattara va encore plus loin. Porter à 80% le taux de pénétration des smartphones dans les deux prochaines années, contre 40% actuellement. Assurer une couverture réseau à toutes les localités de plus de 500 habitants. Créer quatre millions d’emplois d’ici 2030 avec une place importante accordée aux secteurs du numérique. Ces chiffres dessinent le contour d’une transformation qui ne concerne pas seulement les tours du Plateau d’Abidjan mais l’ensemble du territoire national, du paysan de cacao du centre-ouest au lycéen de Korhogo.
La Côte d’Ivoire part de loin. En 2023, le pays se classait 138e sur 193 dans le Government AI Readiness Index d’Oxford Insights, avec un score de 32,78 sur 100. Ce chiffre dit les faiblesses structurelles héritées — infrastructures insuffisantes, pénurie de compétences spécialisées, cadre réglementaire encore embryonnaire. Mais il dit aussi quelque chose d’encourageant : un pays qui sait où il en est peut décider où il veut aller. Le budget du Ministère de la Transition numérique a été augmenté de 37% en 2026, à 83,2 milliards de FCFA. L’argent suit l’ambition.
Deux semaines après IvoireSat-1 lancé depuis la Station spatiale internationale, la Côte d’Ivoire affirme une deuxième ligne de son projet de souveraineté technologique. L’espace et le numérique. Le satellite qui observe et l’intelligence artificielle qui analyse. Ce n’est pas une coïncidence éditoriale. C’est un projet national qui se construit pièce par pièce, sans fanfare mais avec cohérence.
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