CB | Lementor.net
La Banque des États de l’Afrique centrale vient de frapper un grand coup. D’ici 2028, toutes les entreprises extractives opérant dans la zone CEMAC — pétrole, gaz, mines — devront rapatrier au moins 70% de leurs recettes d’exportation dans le système bancaire de la zone. La décision est prise. Elle est contraignante. Et elle va provoquer un bras de fer d’une intensité que la région n’a pas connue depuis des années.
Pour comprendre l’enjeu, il faut mesurer l’ampleur du problème que la BEAC cherche à corriger. Depuis des décennies, les grandes compagnies pétrolières et minières qui extraient les ressources naturelles de la zone CEMAC rapatrient une infime partie de leurs revenus dans les banques locales. La grande majorité de leurs recettes circule dans des comptes offshores, à Londres, à Paris, à New York, à Singapour. Le pétrole du Gabon, du Cameroun, du Congo-Brazzaville, les minerais de la RCA et de la Guinée équatoriale — leurs revenus enrichissent les banques étrangères pendant que le FCFA se fragilise faute de réserves suffisantes.
Cette fuite de devises est l’un des facteurs structurels qui maintient la zone CEMAC dans une dépendance chronique vis-à-vis des marchés financiers internationaux et du Fonds monétaire international. Quand les cours du pétrole baissent, les réserves de change s’effondrent rapidement parce qu’elles ne sont jamais suffisamment alimentées par les recettes extractives. La BEAC se retrouve alors obligée de négocier des programmes d’ajustement, d’imposer des restrictions sur les transferts de devises, de gérer des crises de liquidité qui fragilisent des économies entières.
La règle des 70% vise à casser ce cercle vicieux. En forçant les extractives à domicilier une part significative de leurs revenus dans les banques de la zone, la BEAC espère épaissir le coussin de réserves qui protège le FCFA, renforcer la liquidité du système bancaire régional, et réduire la vulnérabilité de la zone aux chocs extérieurs. Sur le papier, c’est une décision souveraine, légitime, et économiquement justifiée.
Sur le terrain, c’est une autre histoire. Les grandes compagnies extractives — TotalEnergies, Perenco, Glencore, et d’autres encore — ne sont pas réputées pour leur enthousiasme face aux obligations de rapatriement. Leurs contrats, souvent négociés il y a des décennies dans des contextes où les États étaient en position de faiblesse, prévoient des garanties de transfert libre des capitaux. Certains de ces contrats contiennent des clauses de stabilisation qui les protègent contre les changements réglementaires. La mise en oeuvre de cette décision de la BEAC risque de se heurter à des contestations juridiques, à des pressions diplomatiques, et à des négociations âpres contrat par contrat.
Pour la Côte d’Ivoire, membre de l’UEMOA et non de la CEMAC, cette décision ne s’applique pas directement. Mais elle dit quelque chose d’important sur la direction que prend la politique monétaire en Afrique subsaharienne. La question du rapatriement des devises extractives se pose également en zone UEMOA, où les mêmes mécanismes de fuite de capitaux existent dans les secteurs minier et pétrolier. Ce que la BEAC tente de faire aujourd’hui, la BCEAO pourrait être amenée à l’envisager demain.
L’Afrique extrait. L’Afrique s’appauvrit. La BEAC a décidé d’agir. Reste à savoir si elle en a les moyens.
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