La Rédaction | Lementor.net
Il suffit de passer quelques minutes sur les réseaux sociaux sénégalais pour comprendre que le mot « traître » est devenu le plus employé depuis « yékini ». Faye aurait vendu l’âme du Pastef. Faye serait le Brutus de la rue Ouakam. Certains vont jusqu’à chercher dans quel verset du code de l’amitié figure la clause qui oblige un chef d’État à sacrifier son pays pour sauver un chef de parti. Nous attendons toujours la réponse.
Mais avant de juger, regardons honnêtement ce que Diomaye Faye a trouvé en prenant les rênes du Sénégal. Une économie sous perfusion, une inflation qui ronge les ménages, un climat des affaires rendu nerveux par des années de turbulences politiques. Le pétrole et le gaz, ces miracles tant annoncés depuis des tribunes enflammées, n’avaient toujours pas changé le contenu des marmites de Pikine ni de Ziguinchor. Les investisseurs regardaient le Sénégal comme on regarde un ami brillant qui arrive toujours en retard et repart sans avoir rien signé. Pendant ce temps, la primature avait surtout brillé par son talent à transformer chaque réforme en déclaration, chaque ambition en procès, chaque énergie gouvernementale en polémique. Sonko à la primature aura démontré une chose avec une constance remarquable : avoir raison dans l’opposition est un don. Gouverner en est un autre, et les deux ne viennent pas toujours ensemble dans le même homme.
Alors quand Faye prend ses distances, quand il refuse d’embarquer le Sénégal dans une crise fabriquée pour satisfaire les exigences d’une loyauté mal comprise, les commentateurs crient à la trahison. Mais voilà la question que personne ne pose franchement : était-il censé sacrifier dix-huit millions de Sénégalais pour sauver un ami ? L’amitié est une belle chose. Elle se nourrit de dîners partagés, de coups de fil à minuit, de présence dans les moments difficiles. Elle ne se nourrit pas de crises politiques inutiles ni de déstabilisation d’un pays entier. Confondre les deux, c’est faire une injure à l’amitié autant qu’à la politique.
Et justement, parlons de cette amitié. Parce que ceux qui accusent Faye de trahison semblent avoir la mémoire sélective. Diomaye Faye a appelé l’un de ses fils « Ousmane », en hommage à son compagnon de route. Ce n’est pas un geste politique, c’est un geste de père, intime et définitif, gravé dans un état civil, pas dans un communiqué de presse. Ce genre de geste ne s’efface pas sur un hashtag. Et quand les épreuves sont venues, Faye n’a pas regardé de loin. Il est entré en prison le 14 avril 2023, trois mois avant Sonko lui-même, arrêté pour avoir simplement osé critiquer publiquement le traitement judiciaire réservé à son ami. Trois mois derrière les barreaux pour défendre un autre. Ils sont ressortis ensemble le 14 mars 2024, sous les cris d’une foule en liesse. Ces faits-là ne ressemblent pas au parcours d’un traître. Ils ressemblent au parcours d’un homme qui a payé de sa liberté une amitié qu’on lui reproche aujourd’hui d’avoir trahie. Il y a dans ce retournement une ironie que même les meilleurs scénaristes auraient hésité à écrire.
Ce que beaucoup refusent d’admettre, c’est que Diomaye Faye n’a jamais été le stagiaire de Sonko. Pas son disciple, pas son faire-valoir, pas son ombre portée. Le Pastef, c’est Sonko, certes, mais c’est aussi Faye. La lutte, c’est Sonko, mais c’est aussi Faye. Leurs convictions se sont rencontrées parce qu’elles existaient déjà séparément, pas parce que l’un aurait appris à penser sous la tutelle de l’autre. Lire les commentateurs d’aujourd’hui, c’est découvrir qu’ils ont réécrit l’histoire en faisant de Diomaye un étudiant attardé dans le cours magistral de Ousmane. Ce n’est pas l’histoire. Ce n’est pas non plus un service rendu à l’un ni à l’autre.
Et c’est précisément là que Sonko a commis sa plus grande erreur, celle qui dépasse la politique et touche au jugement. La réussite de Faye n’était pas une menace pour lui, c’était son plus beau dividende. Un Sénégal qui avance sous Diomaye, c’est un Pastef qui gagne en crédibilité, c’est un Sonko qui capitalise sur une gouvernance réussie et prépare son propre avenir en position de force. L’échec de Faye, lui, ne ramènerait jamais Sonko au pouvoir. Il ne ferait que ruiner un projet politique que les deux hommes ont construit ensemble, au prix de leur liberté. Sonko aurait dû être le premier à comprendre cela, le premier à protéger publiquement ce président, à ne jamais le contredire en direct, à ne jamais l’exposer ou le désavouer devant la nation. À la place, on a eu droit à des sorties fracassantes, à un management du Pastef qui ressemblait davantage à une telenovela dakaroise qu’à une stratégie de parti sérieux. Sonko a prouvé qu’il est un tribun hors pair, un mobilisateur de foules comme le Sénégal en produit rarement. Il a prouvé avec la même régularité qu’il n’a pas encore trouvé le registre du bâtisseur, celui qui construit dans la durée plutôt que dans l’éclat du moment.
Diomaye Faye, lui, mesure chaque matin le poids de ce qu’il porte. On peut lui reprocher des hésitations, des ajustements, des décisions discutables. La politique est ainsi faite. Mais lui reprocher de refuser de plonger le Sénégal dans une crise inutile pour prouver sa loyauté à un seul homme, c’est confondre la trahison avec la maturité. C’est aussi, quelque part, insulter l’intelligence d’un peuple qui l’a élu pour gouverner, pas pour obéir.
Les deux hommes ont leur avenir devant eux, entier et ouvert. Cet avenir sera bien plus glorieux le jour où ils cesseront de se regarder comme un propriétaire et son bien, et recommenceront à se voir comme deux hommes qui ont fait la même prison, porté le même rêve, et qui n’ont pas besoin de se détruire pour exister.
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