Par La Rédaction | Lementor.net
L’ossature du gouvernement
Le nouveau gouvernement compte 30 ministres. Sa composition, publiée le soir même où PASTEF annonçait son refus d’y participer, révèle une architecture politique délibérément construite en dehors du parti majoritaire. Les postes régaliens et économiques sont tous confiés à des technocrates ou à des personnalités issues de la mouvance présidentielle directe plutôt que du Pastef de Sonko.
Aux Finances et à l’Économie, Cheikh Diba est reconduit. C’est le signal le plus fort : c’est lui qui gère la relation avec le FMI, la question de la dette et les équilibres budgétaires. Sa présence confirme que Diomaye a choisi la ligne de la stabilité macroéconomique contre la ligne de rupture portée par Sonko. À l’Intérieur, Mouhamadou Maktar Cissé garantit la continuité sécuritaire. À la Justice, Moustapha Sarr remplace Yassine Fall, figure emblématique du premier gouvernement Sonko. Cheikh Niang conserve les Affaires étrangères. Yankoba Djémé tient les Forces armées. Abdourahmane Diouf reste à l’Énergie et au Pétrole, secteur stratégique sur lequel les deux blocs s’affrontent depuis des mois. Moustapha Mamba Guirassy, figure populaire, est reconduit à l’Éducation nationale.
La stratégie de Diomaye : un gouvernement de présidence
Ce gouvernement dit plusieurs choses à la fois. Premièrement, Diomaye a choisi de gouverner seul plutôt que de gouverner avec une majorité qui lui impose ses conditions. C’est un pari considérable : il assume l’inconfort d’une cohabitation inversée avec l’Assemblée nationale plutôt que de céder sur la structure du pouvoir exécutif. Deuxièmement, le profil des ministres choisis, majoritairement technocrates, hauts fonctionnaires et spécialistes sectoriels, dessine un gouvernement de gestion plutôt qu’un gouvernement de rupture idéologique. Le message implicite aux partenaires économiques, au FMI et aux investisseurs est lisible : la Côte d’Ivoire n’est plus seule à savoir stabiliser sa croissance sans révolution institutionnelle, le Sénégal aussi peut le faire. Troisièmement, en écartant PASTEF tout en maintenant certains profils proches du parti au rang de ministres à titre personnel, Diomaye tente de diviser le bloc Sonko : ceux qui acceptent de servir malgré l’interdiction du COMEX affaibliront la discipline interne du parti, ou en seront exclus, ce qui réduira mécaniquement la cohésion de l’opposition parlementaire.
Les grands chantiers prioritaires
La dette souveraine est le premier chantier et le plus urgent. Le Sénégal porte des engagements non déclarés estimés à environ sept milliards de dollars, révélés par la Cour des comptes en 2025. La suspension du programme d’aide du FMI à hauteur de 1,8 milliard de dollars reste la plaie ouverte de la gouvernance économique. Cheikh Diba aux Finances a pour mission de renégocier les termes d’un nouvel accord avec le Fonds, ce qui suppose une discipline budgétaire incompatible avec les dépenses de rupture que réclamait Sonko.
La souveraineté énergétique est le second front. Les premiers flux de gaz du champ Grand Tortue Ahmeyim ont démarré, et l’exploitation pétrolière du champ Sangomar monte en puissance. Abdourahmane Diouf à l’Énergie doit transformer cette manne en revenus budgétaires stables, un an après les polémiques sur les contrats avec BP et Woodside que Sonko voulait renégocier. Le gouvernement semble opter pour la continuité contractuelle avec les opérateurs étrangers, au risque de déclencher une guerre de tranchées parlementaire avec PASTEF.
L’Agenda Sénégal 2050 est le troisième pilier. Al Aminou Lo en était le pilote avant d’être nommé Premier ministre. Toute la colonne vertébrale technocratique du gouvernement est construite autour de cette vision de long terme, qui articule investissements en infrastructures, capital humain, transitions énergétique et numérique. La continuité de cet agenda est la seule ligne de légitimité programmatique que le gouvernement peut opposer à PASTEF qui lui reproche de trahir le projet de 2024.
Le risque majeur : la motion de censure
Le gouvernement doit obtenir la confiance des députés dans un délai constitutionnel de trois mois. Or l’Assemblée nationale est dominée à 90 % par des élus PASTEF. Sonko au perchoir a déjà indiqué que les députés contrôleraient l’action gouvernementale. Si Al Aminou Lo ne parvient pas à convaincre une fraction suffisante des deputies PASTEF de voter la confiance ou au moins de s’abstenir, le gouvernement tombe avant même d’avoir gouverné. Diomaye ne peut pas dissoudre l’Assemblée avant novembre 2026. Le prochain congrès du PASTEF, prévu le 6 juin, donnera le premier signal sur la stratégie parlementaire que Sonko entend adopter. Ce qui se joue dans les prochaines semaines n’est pas seulement la survie d’un gouvernement. C’est l’avenir institutionnel d’un régime né d’une des victoires électorales les plus remarquables de l’histoire de la démocratie sénégalaise, en train de se déchirer sous le poids de ses propres contradictions.
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