Par La Rédaction | Lementor.net
Il faut saluer l’initiative avant de la questionner. La réunion du 22 juin convoquée par le Premier ministre Beugré Mambé pour présenter la nouvelle architecture électorale tripartite est, dans sa forme, un geste de concertation qui tranche avec la culture du fait accompli qui a longtemps caractérisé les réformes institutionnelles ivoiriennes. Mais la forme ne doit pas dispenser de l’analyse de fond. Et sur le fond, cette réforme soulève des questions que personne, ni dans l’enthousiasme ni dans la prudence calculée des réactions initiales, n’a encore posées avec la clarté qu’elles méritent.
La première question est financière. La CEI, dans sa dernière configuration, affichait un budget annuel de fonctionnement dépassant les 15 milliards de FCFA en année ordinaire et pouvant atteindre 80 à 100 milliards en année électorale selon les données de l’Institut Electoral pour une Démocratie Durable en Afrique. Remplacer une institution par trois institutions distinctes, avec chacune sa direction, ses locaux, son personnel administratif, son budget de fonctionnement et ses obligations statutaires, ne produit pas d’économies. Cela multiplie mécaniquement les coûts fixes. Dans un contexte où la dette publique ivoirienne représente près de 60 % du PIB et où le budget 2026 est déjà le plus ambitieux de l’histoire nationale à 17 350 milliards de FCFA, créer trois nouvelles administrations permanentes pour en remplacer une mérite une justification financière que le Premier ministre n’a pas fournie. Ce silence sur le coût est lui-même un signal.
La deuxième question est constitutionnelle. La CEI n’est pas née d’un décret. Elle est inscrite dans la Constitution de 2016 en son article 51, fondée sur la légitimité d’un référendum auquel les Ivoiriens ont participé le 30 octobre 2016 avec 93,14 % de votes favorables. La remplacer par trois organes distincts nécessite une révision constitutionnelle. Or cette révision sera probablement conduite par voie parlementaire, par une Assemblée nationale où le RHDP contrôle 197 des 255 sièges, plutôt que par voie référendaire. Ce choix n’est pas illégal. Il est politiquement révélateur. Il substitue la majorité mécanique d’un parti à la voix du peuple sur une question qui concerne directement et en premier lieu ce même peuple. Les populations sont ainsi mises à l’écart dès le début d’un débat dont elles sont les premières victimes et les premières bénéficiaires potentielles. Ce paradoxe est le deuxieme signal d’alarme de cette réforme.
La troisième question, la plus profonde, est celle que la technique institutionnelle ne peut pas résoudre. Trois nouveaux organes, aussi bien conçus soient-ils, ne créent pas la confiance entre des acteurs politiques qui ne se font pas confiance. Et c’est là que l’histoire récente de la Côte d’Ivoire doit être convoquée, non pas comme un procès mais comme un enseignement.
Damana Adia Pickass qui déchirait des procès-verbaux dans des centres de compilation : cette image, violente et symbolique, est devenue l’une des métaphores les plus utilisées pour illustrer les dysfonctionnements électoraux ivoiriens. Mais il faut la regarder correctement. Damana Pickass était membre de la CEI au titre du Front Populaire Ivoirien, représentant politique de son camp au sein de l’institution. C’est précisément ce qui rend ce cas si révélateur. Ce n’est pas un outsider qui a violé les règles de l’extérieur. C’est un insider, un membre de l’institution elle-même, qui a décidé que ses intérêts partisans primaient sur son mandat institutionnel. Ce comportement illustre parfaitement la limite fondamentale de toute architecture électorale qui intègre des représentants politiques en son sein : le mandat institutionnel est toujours vulnérable à la loyauté partisane quand les enjeux sont suffisamment élevés. Trois organes distincts dont les membres ont une connotation politique reproduiront exactement cette vulnérabilité sous une forme différente.
De l’autre côté du spectre politique, les Forces Nouvelles puis le RHDP ont fait de la réforme de la CEI l’une de leurs revendications centrales pendant des années. Cette revendication était légitime dans son principe. Mais elle portait en elle une ambiguïté que personne ne voulait nommer : on réclamait une CEI réformée quand on était dans l’opposition, et on gérait une CEI maintenue quand on était au pouvoir. Cette circularité dit quelque chose d’important : la demande de réforme électorale en Côte d’Ivoire a toujours été liée à la position de celui qui la formulait dans le rapport de forces du moment, non à une conviction démocratique abstraite et désintéressée.
Le paradoxe central de cette réforme est là. On crée trois organes là où l’on espérait que l’accumulation d’expériences électorales conduirait progressivement à simplifier le dispositif, à le rationaliser, à le rendre moins lourd et plus efficace. Dans les démocraties consolidées, la maturité du système électoral se mesure à la réduction des mécanismes de contrôle, non à leur multiplication. On n’a plus besoin de surveiller autant ce à quoi on fait confiance. Le Ghana en est l’illustration : sa Commission électorale, unique et non tripartite, est respectée parce que trente ans d’alternances pacifiques ont construit autour d’elle un consensus de confiance que la seule qualité de ses statuts n’aurait jamais pu produire. On ajoute des organes quand on n’a pas confiance. On en retire quand la confiance est établie. Le choix du tripartisme ivoirien en 2026 dit donc, implicitement mais clairement, que la confiance n’est pas au rendez-vous.
Et comment pourrait-elle l’être ? D’un côté un parti au pouvoir qui a remporté la présidentielle de 2025 avec près de 90 % des voix dans un contexte où les principales candidatures adverses avaient été invalidées, qui contrôle 197 des 255 sièges de l’Assemblée nationale. De l’autre une opposition fragmentée dont une partie porte encore en elle la mémoire douloureuse de crises passées. Entre ces deux camps, une société civile qui réclame la neutralité sans toujours avoir les moyens de l’imposer face aux appareils politiques structurés.
Ce travail de reconstruction de la confiance dépasse le seul cadre institutionnel. L’histoire comparée des démocraties africaines montre que les systèmes électoraux les plus efficaces ne sont pas ceux dont l’architecture est la plus sophistiquée, mais ceux autour desquels s’est construit progressivement un consensus politique durable. Le Bénin, dont la Cour constitutionnelle est citée en modèle continental, tire sa crédibilité moins de ses textes fondateurs que de la culture de respect des décisions judiciaires que les acteurs politiques béninois ont collectivement construite depuis 1990. La Namibie organise ses élections avec des mécanismes simples parce que la confiance entre ses acteurs politiques rend inutile la multiplication des organes de contrôle. La Côte d’Ivoire, en créant trois organes là où elle en avait un, dit implicitement que cette confiance n’est pas encore là. La réforme technique est une réponse au symptôme. La question de fond reste entière.
La réforme présentée le 22 juin est une réforme nécessaire. Elle n’est pas suffisante. Elle traite le cadre en laissant le climat intact. Et jusqu’à ce que la Côte d’Ivoire décide de travailler sérieusement sur ce climat, c’est-à-dire la méfiance fondamentale entre ses acteurs politiques, elle continuera de produire des architectures électorales que chaque camp traversera avec la conviction que l’autre triche.
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