Par La Rédaction | Lementor.net
Alloui Brou Jacques est en garde à vue depuis le jeudi 18 juin 2026. Arrêté à Gonzagueville, Port-Bouët, après quinze jours de recherches, il est depuis lors auditionné par les services compétents dans le cadre de l’instruction judiciaire ouverte par le procureur de la République Koné Braman Oumar suite aux démolitions massives du quartier Campement de Koumassi survenues le 3 juin. Son audition est le moment clé que toute l’enquête attendait. Parce que si le maire de Koumassi, le directeur des services techniques du District autonome d’Abidjan et le responsable de l’entreprise SEKF propriétaire des engins de chantier ont déjà été entendus, c’est d’Alloui Brou Jacques lui-même que le parquet attend les réponses aux questions que personne d’autre ne peut formuler à sa place : qui lui a donné l’ordre ? Qui a financé l’opération ? Qui dans l’administration lui a dit que c’était possible ?
Ces questions sont d’autant plus explosives qu’un élément nouveau a émergé depuis son arrestation et qui a radicalement changé la nature du dossier. Alloui Brou Jacques se serait appuyé, pour justifier son opération, sur un arrêté de remblayage daté du 30 novembre 2021 et portant le numéro 0318/MT/SEMTAM/CAB. Le signataire de cet arrêté n’est autre que Célestin Serey Doh, qui était à l’époque secrétaire d’État auprès du ministre des Transports chargé des Affaires maritimes, et qui occupe aujourd’hui le poste de ministre délégué au sein du gouvernement RHDP.
Cet arrêté est au cœur du dossier pour une raison juridique précise et implacable. Il bafoue frontalement une disposition d’ordre public de la hiérarchie des normes ivoiriennes, en l’occurrence le décret présidentiel numéro 2019-591 signé par Alassane Ouattara le 3 juillet 2019, qui interdit strictement tout remblayage du domaine public lagunaire à des fins économiques ou promotionnelles privées et impose une enquête publique préalable à toute opération de ce type. En 2021, deux ans et quatre mois après ce décret présidentiel, un secrétaire d’État a signé un arrêté autorisant précisément ce que le chef de l’État avait interdit. La contradiction est frontale, documentée et juridiquement incontestable.
La question que l’enquête doit maintenant élucider est celle des conditions dans lesquelles cet arrêté a été signé. Trois hypothèses s’offrent à l’instruction. La première est celle de l’ignorance : les services du secrétariat d’État n’ont pas vérifié ou n’ont pas identifié la contradiction avec le décret présidentiel de 2019. Cette hypothèse est techniquement possible mais administrativement improbable dans un ministère dont la compétence couvre précisément la gestion du domaine maritime et lagunaire, et qui devrait connaître les textes régissant ce domaine. La deuxième hypothèse est celle de la négligence grave : on a vu la contradiction, on l’a minimisée, on a signé quand même. La troisième, la plus grave, est celle de la décision délibérée, pour des raisons que l’enquête devra établir.
La HABG, la Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance, a ouvert une enquête distincte sur cette affaire. Son mandat couvre précisément les questions de corruption, d’abus de fonction et de conflits d’intérêts dans la gestion publique. La question du processus qui a conduit à la signature de l’arrêté de 2021 entre directement dans ce périmètre. Et la HABG, contrairement au parquet pénal dont la compétence se concentre sur les infractions pénales commises lors des démolitions du 3 juin, a les outils pour examiner les conditions administratives dans lesquelles les documents ont été produits et pour établir si des irrégularités graves caractérisent l’ensemble de la chaîne décisionnelle.
Célestin Serey Doh, ministre délégué en exercice, n’est pas encore formellement mis en cause. L’enquête n’est pas terminée. L’instruction judiciaire doit suivre son cours. Mais le fait que son arrêté soit au cœur du dossier crée une situation institutionnelle d’une sensibilité extrême : l’État ivoirien est simultanément la puissance publique qui enquête, le producteur d’un document administratif contesté qui est au centre de l’affaire, et l’employeur actuel du signataire de ce document. La capacité de la justice et de la HABG à mener leurs investigations sans être arrêtées par les positions actuelles des personnes concernées dans l’appareil d’État sera le test le plus sérieux de l’indépendance effective de ces institutions.
La permanence juridique gratuite ouverte par l’Ordre des avocats depuis le 19 juin à la Maison de l’Avocat de Cocody 2 Plateaux continue d’accueillir les sinistrés du quartier Campement. Des centaines de familles qui ont tout perdu le 3 juin attendent toujours une solution de relogement concrète et une indemnisation effective. La promesse d’indemnisation formulée par les autorités ivoiriennes et saluée par le gouvernement ghanéen qui a rapatrié 327 de ses ressortissants sinistrés reste pour l’instant une intention sans traduction pratique. Le gouvernement ivoirien a annoncé sa volonté de procéder à des indemnisations. Mais qui indemnise, sur quelle base juridique, pour quel montant et dans quel délai : ces questions n’ont pas encore reçu de réponse officielle précise.
Ce que l’affaire Koumassi Campement révèle au fond, et que cette mise à jour doit réaffirmer avec clarté, c’est que la Côte d’Ivoire sera jugée non pas sur les communiqués publiés après le scandale, ni sur les arrestations spectaculaires, ni sur les déclarations d’indignation politique, mais sur ce qu’elle fait effectivement dans les semaines et les mois qui viennent. Si Alloui Brou Jacques est condamné isolément sans que la chaîne de responsabilités administratives qui a rendu son opération possible ne soit exposée et sanctionnée, l’affaire Koumassi n’aura rien changé à la réalité foncière d’Abidjan. Si au contraire l’instruction va jusqu’au bout, si la HABG établit les responsabilités dans la production de l’arrêté contesté, si les familles sinistrées sont effectivement indemnisées et relogées, et si une réforme foncière sérieuse s’ensuit, Koumassi aura été le point de départ d’un changement réel. La différence entre ces deux issues n’est pas judiciaire. Elle est politique. Et elle dépend de la volonté de l’État ivoirien de se juger lui-même avec la même rigueur qu’il applique aux simples citoyens.
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