Par Bakary Cisse | Lementor.net
Le 16 juin 2026 à Abidjan, quatre pays africains ont posé les fondations de ce que certains appellent déjà l’OPEP du cacao. La Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Cameroun, qui représentent à eux seuls environ 70 % de la production mondiale, ont décidé de coordonner leurs politiques de commercialisation, d’aligner leurs prix bord champ et d’harmoniser leurs calendriers de mise sur le marché. La comparaison avec l’OPEP est flatteuse, peut-être trop, mais elle porte un message politique utile : l’Afrique productrice commence à penser en termes de puissance.
La logique de base est d’une simplicité désarmante. Depuis des décennies, Nestlé, Mars, Hershey et leurs semblables achètent du cacao africain en tirant profit d’un avantage structurel : les pays producteurs se font concurrence entre eux. La Côte d’Ivoire baisse son prix, le Ghana s’aligne. Le Ghana hésite, le Nigeria s’engouffre dans la brèche. Résultat : les acheteurs n’ont jamais eu à vraiment négocier. Ils attendaient, jouaient les uns contre les autres, et obtenaient ce qu’ils voulaient à des conditions qui ne reflètent pas la réalité du pouvoir de marché des producteurs. Ce bloc tente de briser ce mécanisme.
Ce n’est pas la première tentative. L’Initiative Côte d’Ivoire-Ghana lancée en 2018 sous l’appellation COPEC avait introduit le Living Income Differential, une prime de 400 dollars la tonne destinée à améliorer les revenus des producteurs. Un signal fort, même si son application a souvent été laborieuse. Cette fois, le périmètre est plus large et l’ambition plus structurelle, avec quatre pays et 70 % de la production mondiale dans le même camp.
Ce que les planteurs pourraient y gagner est concret. Le planteur de cacao ivoirien capte aujourd’hui une fraction infime de la valeur finale d’une tablette de chocolat vendue à Paris ou New York, rarement au-delà de 6 à 8 % du prix de vente au détail. Le reste est absorbé par la transformation, la logistique, le marketing et la distribution. Un cartel efficace peut, en théorie, modifier ce rapport de force en stabilisant les prix à un niveau plus élevé, en réduisant la volatilité des cours, ces fameux pics de 2024-2025 suivis de corrections brutales qui ont ravagé les trésoreries des États comme des producteurs, et en ouvrant la voie à de meilleures recettes d’exportation pour les gouvernements et à de meilleurs revenus pour les millions de paysans qui vivent de cette culture.
Mais les risques que personne ne doit minimiser sont réels. Le premier est celui de la cohésion. La Côte d’Ivoire et le Ghana disposent de conseils du cacao robustes avec une capacité réelle de régulation. Le Nigeria et le Cameroun ont des structures beaucoup plus fragmentées, des acteurs privés plus autonomes, des filières moins centralisées. Coordonner tout cela ne se décrète pas en un sommet. Cela se construit dans la durée, avec des mécanismes de vérification, des sanctions crédibles en cas de déviation et surtout une confiance politique que les rivalités régionales ne favorisent pas toujours.
Le deuxième risque est la réponse des acheteurs. Les multinationales ne sont pas passives. Elles ont des équipes entières dédiées à la sécurisation des approvisionnements, des investissements en cours en Indonésie, au Brésil, en Équateur. Si les prix africains montent trop vite, elles accélèreront la diversification géographique. Et dans un secteur où la recherche agronomique progresse, le risque de voir émerger des alternatives moins dépendantes du cacao d’Afrique de l’Ouest n’est pas négligeable à long terme.
Le troisième risque est peut-être le plus profond. Un cartel de prix ne résout pas les problèmes structurels. Les vergers vieillissent. Le swollen shoot et la pourriture brune ravagent des plantations entières. Le changement climatique déplace progressivement les zones favorables à la culture. Et les scandales récurrents sur le travail des enfants restent une bombe à retardement pour l’image des filières. Fixer un prix plancher ne plante pas un nouveau verger, ne finance pas la recherche varietale, ne bâtit pas une usine de transformation à Abidjan ou à Accra.
L’OPEP du cacao ne sera vraiment souveraine que si elle investit dans la transformation locale. Tant que l’Afrique exporte des fèves et importe du chocolat, l’équation fondamentale reste déséquilibrée quel que soit le prix de la fève. C’est là que se joue la prochaine bataille.
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