Par Bakary Cisse | Lementor.net
Il y a un paradoxe saisissant dans la situation énergétique de l’Afrique de l’Ouest. Une sous-région baignée de soleil dix mois sur douze, traversée de fleuves puissants, balayée par des vents côtiers réguliers, et pourtant des millions de ménages s’éclairent encore à la bougie ou cuisinent au charbon de bois. Ce paradoxe n’a d’explication qu’un problème de gouvernance, de financement et d’infrastructure. La CEDEAO en a pris conscience. Reste à convertir les ambitions en capacités installées.
Avec quinze États membres et une population qui frôle les 450 millions d’habitants, le bloc régional dispose d’un portefeuille de ressources renouvelables exceptionnel. Le potentiel solaire est considérable dans la bande sahélienne, parmi les plus élevés au monde en termes d’irradiation. Les fleuves Sénégal, Niger, Volta et Mano offrent une base hydroélectrique non négligeable. Les côtes atlantiques et les archipels cap-verdiens présentent des régimes éoliens exploitables. Et la biomasse est partout, bien que son usage traditionnel reste l’une des sources les plus persistantes de déforestation et de pollution domestique.
La politique énergétique de la CEDEAO s’articule autour de la Politique des énergies renouvelables, l’EREP, adoptée avec l’appui du Centre régional ECREEE. L’ambition affichée est d’atteindre 19 % d’énergies renouvelables dans le mix électrique d’ici 2030, hors grand hydraulique, et environ 48 % en intégrant l’hydroélectricité. Ces chiffres peuvent sembler modestes, mais ils représentent une rupture réelle avec la trajectoire historique d’une région qui a longtemps misé sur le gaz, le diesel importé et les grands barrages hérités de l’ère des indépendances. Sur le plan des capacités, la région affiche aujourd’hui environ 4,9 GW de capacité renouvelable installée connectée au réseau, pour une puissance réellement opérationnelle d’environ 3 GW. La croissance est réelle, mais le mix reste globalement dominé par les énergies fossiles.
Le Nigeria est le leader absolu de la région en volume de capacité renouvelable installée avec environ 2 950 MW. Premier PIB africain, il s’appuie sur un parc hydroélectrique substantiel auquel vient s’ajouter une expansion remarquable du solaire, notamment hors réseau. Mais les volumes ne doivent pas faire illusion. Des dizaines de millions de Nigérians n’ont toujours pas accès à l’électricité. Le réseau national est notoirement instable avec des coupures fréquentes et des pertes techniques colossales.
Le Ghana a une particularité que peu de pays de la CEDEAO peuvent revendiquer : il a été le premier de la région à adopter un tarif de rachat garanti pour les énergies renouvelables. Cette avance politique lui a permis de structurer un environnement d’investissement relativement prévisible. Son mix combine l’hydroélectricité avec une capacité solaire en croissance dépassant les 380 MW. La vulnérabilité ghanéenne est connue : la dépendance à l’hydro expose le pays aux aléas climatiques et les sécheresses peuvent faire chuter la production de façon dramatique.
La Côte d’Ivoire occupe une position stratégique avec une capacité hydroélectrique avoisinant les 936 MW et un réseau d’interconnexions régionales qui la place au cœur du West African Power Pool. Abidjan joue un rôle de pivot dans la distribution de l’électricité à l’échelle sous-régionale, exportant vers le Ghana, le Mali, le Burkina Faso, la Guinée et le Liberia. Le défi ivoirien est celui de la transition : le mix électrique national reste encore très marqué par le gaz naturel. L’hydraulique est solide mais le solaire n’en est encore qu’à ses prémices. Étendre l’électrification rurale tout en diversifiant les sources sont les deux chantiers qui structureront l’agenda énergétique ivoirien dans le cadre du PND 2026-2030.
Le Sénégal illustre ce qu’une politique énergétique cohérente peut produire. Le parc éolien de Taiba N’Diaye avec ses 158 MW est à ce jour le plus grand parc éolien d’Afrique de l’Ouest. Le cadre réglementaire sénégalais est jugé parmi les plus structurés de la sous-région. Mais la découverte et la mise en production des hydrocarbures offshore compliquent l’équation politique : comment rester crédible sur la transition énergétique tout en monétisant des réserves de pétrole et de gaz ?
La Guinée dispose d’un potentiel hydroélectrique parmi les plus importants du continent, avec plusieurs milliers de MW de capacité théorique. Pourtant ce potentiel reste largement sous-exploité, illustrant le paradoxe des ressources naturelles appliqué à l’énergie : un pays riche en potentiel, pauvre en accès. Le Cap-Vert est à l’autre extrémité du spectre. Avec ses îles ventées et ensoleillées, l’archipel a atteint des taux de pénétration des renouvelables de 25 à 35 % dans son mix, avec des pics dépassant parfois 40 % sur certaines îles. L’objectif national est d’atteindre 50 % d’ici 2030.
Plusieurs obstacles transversaux bloquent la transition dans toute la région. Le financement reste le premier goulot d’étranglement. La sous-région dépend massivement des bailleurs de fonds internationaux et le financement domestique est insuffisant pour absorber les besoins d’investissement. En juin 2025, le Parlement de la CEDEAO réuni à Dakar a recommandé que les États membres allouent au moins 5 % de leurs budgets nationaux aux énergies renouvelables, une recommandation qui dit tout sur l’état actuel du financement public du secteur. Les infrastructures de réseau sont vétustes et inadaptées, avec des pertes techniques dépassant souvent 20 à 30 %. L’insécurité dans la bande sahélienne bloque des projets entiers dans plusieurs pays. Et la dépendance à la biomasse traditionnelle reste un défi sanitaire et environnemental de premier ordre tant que la cuisson au bois et au charbon de bois ne trouvera pas de substitut accessible.
L’interconnexion régionale est une clé que la région n’utilise pas encore pleinement. Le WAPP est conçu pour permettre les échanges d’électricité entre pays, utiliser le solaire du Sahel pour alimenter les côtes et compenser la baisse hydraulique d’un pays par les capacités d’un autre. Mais les lignes d’interconnexion restent insuffisantes et les mécanismes de marché régional sont encore embryonnaires. La formation d’ingénieurs, de techniciens et de gestionnaires de réseaux est un investissement de souveraineté que la région ne peut plus différer.
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