Par AN | Lementor.net
Le chiffre publié ce jeudi par Le Jour Plus est celui que personne ne voulait voir confirmé. Les sites d’orpaillage clandestin recensés en Côte d’Ivoire sont passés de 241 en 2022 à plus de 1 600 en 2026. Une multiplication par sept en quatre ans. Dans le même temps le gouvernement annonçait le démantèlement de 8 500 sites depuis 2021, l’interpellation de 4 474 personnes et la saisie de 136 kilogrammes d’or. Ces deux séries de chiffres coexistent et disent ensemble ce que chacune dit mal séparément : les opérations de démantèlement produisent des résultats réels mais la pression économique qui alimente l’orpaillage illégal est structurellement plus forte que la capacité répressive de l’État.
La dynamique qui explique cette progression est documentée. Le cours de l’or a franchi le seuil historique des 80 000 FCFA le gramme en août 2026. Chaque hausse des cours mondiaux produit mécaniquement une augmentation de l’incitation économique à s’engager dans l’orpaillage illégal. Un jeune sans emploi qui calcule ce qu’une journée dans un site clandestin peut lui rapporter face à ce que l’économie formelle lui offrirait fait une arithmétique simple dont le résultat est prévisible. La SODECI a alerté sur la contamination des cours d’eau par le mercure et le cyanure. Les forêts classées sont entamées. Les tensions foncières s’accentuent dans les zones d’extraction. Et la contrebande transfrontalière vers la Guinée, documentée à hauteur de 100 000 tonnes de cacao dans la revue de presse du 3 août, a son équivalent aurifère dont l’ampleur est difficile à chiffrer précisément mais dont les autorités douanières attestent la réalité dans leurs rapports opérationnels.
La politique actuelle repose sur trois piliers : les opérations militaires et policières de démantèlement coordonnées par le ministère des Mines sous l’autorité du ministre Mamadou Sangafowa-Coulibaly, les campagnes de sensibilisation auprès des communautés rurales et la coopération transfrontalière avec les pays voisins pour fermer les itinéraires de fuite des orpailleurs après les opérations. Ces trois piliers produisent des résultats mesurables. Ils ne produisent pas une inversion de la tendance. La progression de 241 à 1 600 sites en quatre ans dit que la stratégie actuelle est nécessaire mais insuffisante.
Pascal Affi N’Guessan et Charles Blé Goudé ont tous deux saisi le sujet cette semaine pour accuser le gouvernement de favoriser la persistance du phénomène. Ces accusations méritent d’être pesées avec la rigueur qu’elles exigent. Elles sont politiquement opportunistes dans leur timing, à deux ans des municipales de 2027. Mais elles pointent vers un problème structurel que la seule logique répressive ne peut pas résoudre. La vraie question n’est pas de savoir si l’État combat l’orpaillage clandestin. Il le fait. La vraie question est de savoir pourquoi ce combat produit davantage de sites démantelés que de sites disparus.
La réponse est dans l’économie plus que dans la sécurité. Tant que l’alternative économique à l’orpaillage illégal dans les zones rurales du nord et du centre-ouest ivoirien restera aussi mince, la répression sera un robinet ouvert sur un évier troué. Les agropoles du nord et du centre prévus dans le PND 2026-2030 sont une réponse structurelle pertinente. Mais leur déploiement prend du temps que la dynamique des cours de l’or ne lui accorde pas. Ce que l’État ivoirien a besoin de construire en urgence est ce que les experts appellent une stratégie de sortie honorable pour les orpailleurs : des voies de formalisation progressive, une reconnaissance des compétences acquises, un accès au crédit pour les petits exploitants qui acceptent de rentrer dans la légalité et un accompagnement vers d’autres activités économiques pour ceux qui le souhaitent. Sans cette dimension, la Côte d’Ivoire continuera de décompter ses démantèlements pendant que les sites prolifèrent. Et le prochain bilan dira non plus 1 600 sites mais davantage encore.
Leave a comment