Par La Rédaction | Lementor.net
Ce lundi 29 juin 2026, pendant que les Lions de la Teranga se préparaient à affronter la Belgique à Seattle, l’Assemblée nationale sénégalaise tenait une séance plénière d’une gravité institutionnelle considérable. À l’ordre du jour, un seul texte : la proposition de loi numéro 17/2026 portant révision de la Constitution, initiée par le groupe parlementaire PASTEF et convoquée par son président Ousmane Sonko. Un vote programmé à 10 heures du matin. Une offensive parlementaire d’une ampleur inédite depuis les indépendances. Et en face, la coalition Diomaye Président qui sonnait la mobilisation la veille pour dénoncer des amendements qu’elle qualifiait d’initiative essentiellement revancharde.
Pour comprendre où en est le Sénégal politique en ce dernier jour de juin 2026, il faut remonter au fil des événements qui ont conduit à cette confrontation ouverte entre le président de la République et son ancien Premier ministre.
Tout avait commencé par un slogan. Diomaye mooy Sonko. Diomaye, c’est Sonko. Ce slogan de campagne, qui avait porté Bassirou Diomaye Faye à la présidence dès le premier tour de l’élection de mars 2024, contenait en germe le problème qui allait éclater deux ans plus tard. Il disait que le président élu n’était pas tout à fait lui-même. Qu’il était le mandataire d’un autre. Que la légitimité réelle du pouvoir résidait chez Sonko, empêché de se présenter par sa condamnation judiciaire, et non chez Faye, son homme de confiance porté au sommet de l’État. Ce slogan était une promesse électorale. Il allait devenir une bombe institutionnelle à retardement.
Les premières fissures sont apparues en juillet 2025. Sonko, alors Premier ministre, avait publiquement critiqué le président Faye, dénonçant un problème d’autorité dans le pays. Ce n’était pas un désaccord politique sur un dossier précis. C’était une contestation ouverte de l’autorité du chef de l’État par son propre Premier ministre. Dans n’importe quelle démocratie présidentielle, cette déclaration aurait dû valoir un limogeage immédiat. Faye avait attendu. Il avait absorbé. Il avait temporisé pendant dix mois supplémentaires, accumulant les désaccords sans les résoudre, jusqu’au 22 mai 2026.
Ce jour-là, par décret, Diomaye Faye a mis fin aux fonctions de Sonko comme Premier ministre et de l’ensemble du gouvernement. Douze heures plus tard, Sonko se faisait élire président de l’Assemblée nationale. La manœuvre était préparée. Elle était redoutable dans sa logique. En quittant le gouvernement, Sonko ne se retirait pas de la politique. Il changeait de terrain. Il passait de l’exécutif, où Faye pouvait le limoger, au législatif, où il était désormais intouchable jusqu’en 2029 et disposait d’une tribune institutionnelle permanente pour contester l’exécutif depuis le perchoir.
Le Sénégal est désormais confronté à une tension institutionnelle dont l’origine se trouve largement dans la volonté de Sonko d’imposer un rapport de force permanent au sommet de l’État. La situation s’est transformée en une forme de cohabitation conflictuelle au sein même du parti majoritaire PASTEF. L’Assemblée nationale, sous la présidence de Sonko, se veut omniprésente et omnipotente, se démarquant selon ses critiques d’une orthodoxie républicaine jusque-là rigoureusement respectée.
Le 25 mai 2026, Faye a nommé Ahmadou Al Aminou Lo comme Premier ministre. Un homme proche du pouvoir, fidèle au projet PASTEF selon sa propre déclaration, mais dont la nomination sans concertation suffisante avec Sonko a immédiatement déclenché le boycott du parti. PASTEF a annoncé qu’il ne siégerait pas dans le nouveau gouvernement et n’y serait représenté par aucun ministre, en raison de désaccords autour de la place et du rôle de la majorité dans le dispositif exécutif. En dépit de cela, des membres moins connus du parti figuraient dans la liste gouvernementale, notamment Moussa Bala Fofana à l’Urbanisme et Yankhoba Diémé aux Forces armées, ce qui dit que Faye a réussi à fracturer partiellement la discipline de PASTEF.
Le gouvernement Al Aminou Lo a donc été formé sans l’aval formel de PASTEF mais avec la participation discrète de certains de ses membres. Il dispose de trente ministres. Il gouverne. Les conseils des ministres se tiennent. L’administration fonctionne. Mais il fait face à une Assemblée nationale dont le président contrôle 130 des 165 sièges et peut à tout moment déclencher une motion de censure ou refuser le vote de confiance que la Constitution impose au Premier ministre d’obtenir dans les trois mois suivant sa nomination. Ce délai expire le 25 août 2026. Moins de deux mois.
La proposition de loi de révision constitutionnelle soumise au vote ce lundi 29 juin par PASTEF est l’acte le plus offensif de cette guerre institutionnelle. La coalition Diomaye Président l’a dénoncée comme une tentative de glissement vers un régime parlementaire, une reconfiguration du système politique sénégalais qui réduirait les pouvoirs du président au profit de l’Assemblée. Sonko a répondu que dans le modèle démocratique sénégalais, seules deux entités peuvent se prévaloir du titre de pouvoir constitutionnel : le peuple et la représentation nationale. Et que si le président choisit la voie référendaire, c’est le projet adopté par les députés qui sera soumis au référendum sans que le président puisse y toucher une virgule. Cette position, constitutionnellement contestée par plusieurs juristes dont certains proches de PASTEF lui-même, révèle l’ambition réelle de la manœuvre : faire de l’Assemblée nationale non plus le contrepoids de l’exécutif mais son supérieur.
Le ministre Abdourahmane Diouf, proche de Faye, a retracé en conférence de presse ce qu’il appelle la trahison de Sonko en quatre actes : la manipulation, le reniement, la forfaiture et la cupidité. Il a dénoncé la transformation de l’Assemblée nationale en outil de revanche entre les mains de son président. Ces mots sont durs. Ils sont le reflet d’une fracture qui n’est plus seulement politique. Elle est personnelle, profonde, probablement irréversible entre deux hommes qui se connaissent depuis l’université, ont fondé un parti ensemble, partagé l’opposition, la prison et la conquête du pouvoir, et qui se retrouvent aujourd’hui dans une guerre à couteaux tirés dont le Sénégal paie le prix.
Car c’est bien le Sénégal qui paie. Le pays traverse une crise économique majeure liée à la révélation en 2024 d’une sous-déclaration massive de la dette publique par le régime précédent, qui a porté le ratio dette sur PIB à plus de 130 %. La croissance est ralentie. Les investisseurs sont prudents. Les partenaires internationaux regardent avec inquiétude une instabilité institutionnelle qui compromet la mise en œuvre des réformes économiques urgentes. Et pendant que Sonko et Faye se battent pour le contrôle de l’agenda constitutionnel, les questions de l’emploi des jeunes, du financement des femmes, de la croissance et de la transformation de la rente gazière et pétrolière en développement inclusif attendent.
Ce que l’avenir prévisible réserve au Sénégal politique se décline en plusieurs scénarios. Le premier est celui de la cohabitation tendue mais gérée : PASTEF accepte de laisser passer le vote de confiance d’Al Aminou Lo avant le 25 août en échange de concessions non publiques. Ce scénario est le plus stable mais suppose que Sonko accepte de ne pas pousser son avantage jusqu’au bout, ce qui va à l’encontre de son style politique.
Le deuxième est celui de la crise institutionnelle ouverte : PASTEF refuse le vote de confiance ou vote la défiance avant le 25 août, Al Aminou Lo démissionne, Faye nomme un troisième Premier ministre en moins de six mois. Ce scénario affaiblirait considérablement l’autorité présidentielle et enverrait un signal catastrophique aux marchés financiers.
Le troisième est celui de la dissolution après novembre 2026 : Faye, ayant survécu au vote de confiance, dissout l’Assemblée et organise de nouvelles législatives pour trancher par les urnes. C’est le plus radical, le plus risqué, mais le seul qui permettrait de résoudre définitivement la question de la légitimité entre les deux hommes.
Le quatrième, le plus imprévisible, est celui de la réconciliation. Peu probable compte tenu de l’intensité de la rupture actuelle, mais pas impossible si les conséquences économiques et politiques de la crise deviennent trop lourdes pour les deux parties et pour le pays.
Ce qui est certain, c’est que le Sénégal est entré dans une période de turbulence institutionnelle dont l’issue déterminera non seulement le rapport de forces entre Faye et Sonko, mais la trajectoire démocratique d’un pays qui a longtemps été la référence de la stabilité politique en Afrique de l’Ouest. Cette référence est aujourd’hui fragilisée. Et l’Assemblée nationale, institution fondamentale de toute démocratie, mérite mieux que d’être l’arme d’une guerre personnelle entre deux anciens alliés qui ont oublié que leur slogan de victoire contenait déjà la promesse de leur défaite commune.
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