Par La Rédaction | Lementor.net
Soixante mille personnes en quarante-huit heures. Trente-quatre morts. Une ville de quatre-vingt-cinq mille habitants submergée par un flux humain que rien n’avait annoncé avec cette ampleur. Ceuta, enclave espagnole de vingt kilomètres carrés enclavée dans le Maroc, est redevenue ce jeudi 30 et vendredi 31 juillet 2026 l’image la plus brutale de ce que l’Europe refuse de regarder en face et que l’Afrique refuse de résoudre.
Pedro Sanchez a parlé d’attaque. D’une violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne. Ces mots disent quelque chose sur la façon dont l’Europe perçoit ce phénomène : comme une agression. Comme une menace. Comme un acte hostile d’une population étrangère contre un territoire souverain. Cette lecture n’est pas entièrement fausse dans sa mécanique. Mais elle est profondément fausse dans sa cause. Des hommes, des femmes et des enfants ne traversent pas en masse une frontière en risquant leur vie parce qu’ils veulent attaquer l’Espagne. Ils traversent parce qu’ils fuient quelque chose. Ou parce qu’ils cherchent quelque chose. Et dans les deux cas, ce quelque chose commence avant Ceuta. Bien avant.
Les trente-quatre morts de Ceuta ne sont pas morts à la frontière hispano-marocaine. Ils sont morts à la fin d’un voyage qui a commencé pour certains à Abidjan, à Conakry, à Bamako ou à Ouagadougou. Ils sont morts à la fin d’une traversée du Sahara, d’une attente dans les bidonvilles de la périphérie marocaine, d’une nuit dans les eaux froides du détroit. Ce voyage dit l’ampleur du désespoir ou de l’espérance, les deux sont présents, qui pousse des jeunes Africains à tenter l’impossible pour rejoindre un continent qui ne veut pas d’eux.
Parmi ces soixante mille personnes se trouvaient des Ivoiriens. Cette réalité dit quelque chose que la Côte d’Ivoire doit entendre sans se défausser sur les mafias de passeurs ni sur la pauvreté structurelle comme si elles étaient des forces naturelles sur lesquelles personne n’a de prise. Des Ivoiriens quittent un pays qui vient de mobiliser 47 820 milliards de FCFA lors d’un groupe consultatif international retentissant, dont le FMI certifie le faible risque de surendettement, dont les gratte-ciel poussent à Abidjan-Plateau et dont les autoroutes sont inaugurées en fanfare. Ils quittent ce pays parce que ces 47 820 milliards et ces gratte-ciel ne leur ont pas encore offert ce qu’ils cherchent : un emploi décent, une perspective d’avenir, la certitude que demain sera meilleur qu’aujourd’hui.
Ce décalage entre la croissance macroéconomique et la réalité vécue par des millions de jeunes est le cœur du problème migratoire africain. La Côte d’Ivoire croît à 6 % par an depuis des années. Mais 10 millions de personnes restent dans la pauvreté absolue malgré cette croissance. L’élasticité de la pauvreté par rapport à la croissance est faible : chaque point de croissance du PIB ne réduit la pauvreté que de 0,6 %. Cette arithmétique dit que le modèle de croissance ivoirien, comme celui de la plupart des économies africaines, ne crée pas assez d’emplois accessibles, pas assez d’opportunités concrètes pour la masse des jeunes qui arrive sur le marché du travail chaque année.
Ceuta est le thermomètre. Il dit la fièvre. Mais la fièvre n’est pas à Ceuta. Elle est dans les quartiers populaires d’Abidjan, dans les villages de Guinée, dans les banlieues de Bamako où des jeunes de vingt ans calculent que le risque de mourir en traversant le Sahara vaut mieux que la certitude de végéter sans perspective. Ce calcul-là est rationnel dans sa logique. Il est tragique dans sa conclusion.
L’Europe a sa part de responsabilité dans cette équation. Ses politiques migratoires oscillent depuis trente ans entre la répression, les accords de réadmission et les promesses de développement jamais entièrement tenues. Elle externalise le contrôle de ses frontières vers le Maroc, la Turquie, la Libye, en échange de financements dont une part significative sert à construire des murs plutôt qu’à créer les conditions économiques qui rendraient la migration moins nécessaire. Cette politique de la frontière sans la politique du développement produit exactement Ceuta. Elle produit des morts. Et elle se répétera.
L’Afrique a sa part plus grande encore. Ses gouvernements sont les premiers responsables des conditions qui poussent leurs jeunes vers la Méditerranée. Chaque année de gouvernance défaillante, de ressources dilapidées dans la corruption, de croissance sans emploi, d’éducation sans débouchés, d’agriculture sans mécanisation, ajoute des candidats aux routes de l’exil. Le discours souverainiste africain qui dénonce l’Europe sans regarder ses propres défaillances dit beaucoup sur l’état de la conscience politique du continent. La souveraineté ne vaut que si elle s’exerce au service de ceux qu’elle est censée protéger.
Trente-quatre morts à Ceuta. Leurs noms ne seront pas publiés dans les journaux espagnols ni africains. Ils rejoindront la statistique anonyme des milliers de morts de la Méditerranée et du Sahara depuis vingt ans. C’est peut-être le scandale le plus profond de cette histoire : que ces morts soient devenus si banals que personne ne s’en indigne plus vraiment. Ni à Madrid. Ni à Abidjan. Ni à Bruxelles. La prochaine Ceuta est déjà en préparation quelque part entre Conakry et Fnideq. Elle aura lieu parce que rien dans les politiques africaines ni européennes actuelles n’empêche sa répétition. Et cela, collectivement, nous devons le nommer pour ce que c’est : un échec moral et politique d’une ampleur historique.
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