Par Bakary Cissé | Lementor.net
Le 5 août 2026, le Conseil des ministres a adopté l’ordonnance mettant en œuvre la quatrième phase du démantèlement tarifaire prévu par l’Accord de partenariat économique intérimaire entre la Côte d’Ivoire et l’Union européenne. Entrée en vigueur rétroactivement au 1er janvier 2026, cette phase exonère de droits de douane 1 074 lignes tarifaires supplémentaires, issues de la migration du Tarif extérieur commun de la CEDEAO vers la version 2022 du Système harmonisé. Il ne reste plus qu’une étape, prévue avant 2029, pour clore un cycle d’ouverture engagé en 2019. Ce fait presque administratif dans sa formulation mérite d’être lu à la lumière d’un paradoxe apparent.
Au moment où la Côte d’Ivoire construit un récit de souveraineté économique, diversification des partenaires, projet de sortie du franc CFA vers l’Eco, instruments nationaux de financement du développement, elle approfondit simultanément l’ouverture tarifaire de son marché à l’un de ses partenaires historiques. Cette tension expose-t-elle le discours officiel à une critique de cohérence ?
Ce paradoxe n’en est pas tout à fait un. L’APE n’est pas une décision conjoncturelle. C’est l’exécution d’un engagement contractuel négocié de longue date, réciproque par construction. En échange de l’ouverture progressive du marché ivoirien aux produits européens, avec environ 88 % des lignes tarifaires à terme, la Côte d’Ivoire sécurise un accès préférentiel, total et durable de ses exportations vers le marché européen, sans droits de douane ni quotas. Cacao, caoutchouc, fruits tropicaux, produits transformés : autant de filières qui bénéficient d’une fenêtre de commerce privilégiée avec le plus grand marché du monde.
Souveraineté et diversification ne signifient pas rupture avec l’Europe. Un discours souverainiste cohérent ne consiste pas à fermer les marchés mais à ne dépendre d’aucun partenaire de façon exclusive et à négocier chaque ouverture en position de force plutôt que de la subir. Sur ce plan, le respect scrupuleux du calendrier APE, formalisé par ordonnance puis par loi de ratification, constitue aussi un signal de crédibilité juridique et institutionnelle vis-à-vis des investisseurs. Les recettes douanières illustrent d’ailleurs la capacité de résilience de l’administration : elles ont atteint 2 729,7 milliards de FCFA en 2024 en hausse de 9,6 %, dépassé les 3 450 milliards en 2025 et visent environ 3 628 milliards en 2026. Les pertes liées aux phases précoces de l’APE ont été présentées comme relativement contenues au regard de ces volumes, plus de 10 milliards de FCFA sur les deux premières années, soit une fraction très faible des recettes globales.
Cette lecture rassurante ne dispense pas d’un examen plus exigeant. Trois points méritent une vigilance réelle. Sur les recettes douanières d’abord : chaque ligne tarifaire exonérée réduit une base fiscale déjà sollicitée alors même que l’État cherche à élargir l’assiette non douanière. Un chiffrage public et régulier de l’impact fiscal net de l’APE, plutôt qu’une simple communication d’étape, renforcerait la transparence et la soutenabilité budgétaire à moyen terme.
Sur les filières sensibles ensuite : l’élargissement du périmètre exonéré accroît la pression concurrentielle sur les segments manufacturiers et agro-industriels qui n’ont pas encore atteint l’échelle de compétitivité face aux produits européens à plus forte valeur ajoutée technologique. Depuis la phase de 2024, la quasi-totalité des machines et équipements industriels européens est déjà exonérée, ce qui peut soutenir l’industrialisation que le PND 2026-2030 entend précisément consolider. Mais cet avantage n’est pas automatique. Il dépend de la capacité de l’appareil productif ivoirien à absorber ces équipements et à monter en gamme.
Sur l’articulation avec la Zone de libre-échange continentale africaine enfin : la Côte d’Ivoire pilote deux dynamiques d’ouverture en parallèle, bilatérale avec l’UE et continentale avec l’Afrique. Le risque n’est pas l’ouverture elle-même mais une hiérarchie des priorités mal explicitée entre un marché africain encore à construire et un marché européen déjà mature et pourvoyeur de devises. La cohérence stratégique de la politique commerciale se jouera en partie sur la capacité à articuler ces deux agendas sans que l’un ne dilue l’autre.
La tentation, pour toute communication institutionnelle, est de traiter ce type d’échéance comme un non-événement technique. C’est une erreur. Une souveraineté qui s’affirme sans jamais expliquer ses propres compromis devient une souveraineté de façade, vulnérable au premier contradicteur qui exhibera les chiffres. À l’inverse, un récit qui assume la tension, en expliquant pourquoi l’ouverture négociée n’est pas une capitulation mais une clause de réciprocité au service d’une insertion internationale équilibrée, sort renforcé de l’exercice.
La quatrième phase de l’APE n’est ni une trahison de la souveraineté ni une simple formalité administrative. C’est un test de maturité stratégique : celui de la capacité à tenir simultanément un discours d’affirmation nationale et une politique commerciale réaliste, négociée, progressive et documentée.
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