Par La Rédaction | Lementor.net
La Côte d’Ivoire produit 40 % du cacao mondial. Elle en tire l’essentiel de ses recettes d’exportation et des revenus de plusieurs millions de planteurs. Et pourtant, des centaines de milliers de tonnes de fèves quittent chaque année le territoire de façon frauduleuse, privant le Trésor public de milliards de FCFA de droits de sortie et fragilisant la filière que le pays a mis des décennies à construire.
Le mode opératoire documenté par les Douanes ivoiriennes est précis et répétitif. La fraude la plus sophistiquée a été détectée au port d’Abidjan par l’Unité mobile d’intervention rapide. Six conteneurs censés renfermer de l’hévéa dissimulaient en réalité 1 266 sacs de fèves de cacao, soit 84,822 tonnes. La technique est efficace dans sa brutalité économique : le Droit unique de sortie applicable au cacao est de 14,6 % de la valeur CAF. Celui de l’hévéa n’est que de 1,5 %. En déclarant du caoutchouc naturel à la place du cacao, l’exportateur réduit sa charge fiscale de 13 points. Deux suspects ont été placés sous mandat de dépôt. Le directeur général des Douanes a saisi le Pôle pénal économique et financier. La procédure suit son cours.
Mais la fraude portuaire n’est que la face visible d’un problème plus large. La fuite de cacao vers les pays limitrophes, principalement vers la Guinée et vers le Ghana, est documentée depuis des années. Des centaines de camions quittent les zones de production sans les connaissements obligatoires qui conditionnent l’autorisation d’acheminer les fèves vers les ports d’Abidjan et de San Pedro. Ces camions fantômes alimentent un marché parallèle transfrontalier qui prospère chaque fois que l’écart entre le prix garanti ivoirien et les cours mondiaux crée une opportunité d’arbitrage rentable.
La crise de début 2026 a particulièrement exposé cette vulnérabilité. Avec un prix garanti maintenu à 2 800 FCFA le kilogramme alors que les cours mondiaux avaient chuté, la Côte d’Ivoire s’est retrouvée avec près de 200 000 tonnes de cacao invendues fin février et une filière sous tension. C’est dans ce contexte que le programme exceptionnel de rachat de 100 000 tonnes par le CCC a été lancé en janvier 2026 pour éviter l’effondrement des revenus des planteurs. Mais cette même tension entre prix garanti élevé et cours mondiaux bas a aussi alimenté les réseaux de fraude qui achètent les fèves en dessous du prix officiel et les exportent illégalement vers des pays où aucune régulation de prix n’existe.
La réponse institutionnelle existe et s’intensifie. Les Douanes multiplient les contrôles aux frontières terrestres. L’Assemblée nationale, à travers sa Commission des affaires économiques et financières, a mené des missions d’information sur la commercialisation illicite du café, du cacao et de l’anacarde en juillet 2025 et restitué les travaux en janvier 2026. Le CCC renforce les exigences documentaires sur les connaissements. Mais ces réponses restent en retard sur l’ingéniosité des réseaux frauduleux qui s’adaptent à chaque nouveau dispositif de contrôle.
Ce qui est en jeu dépasse la seule fraude fiscale. La Côte d’Ivoire ambitionne de transformer localement davantage de son cacao avant exportation, de capturer la valeur ajoutée que les broyeurs et chocolatiers étrangers s’approprient aujourd’hui. Cette ambition industrielle suppose une traçabilité irréprochable de chaque tonne de fèves depuis la plantation jusqu’au port. Le Règlement européen sur la déforestation qui entrera en application impose cette traçabilité comme condition d’accès au marché européen. Chaque tonne de cacao qui quitte le territoire frauduleusement est une tonne qui échappe à ce système de traçabilité et qui fragilise la réputation de l’ensemble de la filière ivoirienne sur les marchés internationaux. La lutte contre la fraude n’est donc pas seulement une question de recettes douanières. C’est une condition de la souveraineté économique de la première filière du pays.
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