Par Bakary Cissé | Lementor.net
Le 20 février 2025, un drapeau ivoirien a remplacé le drapeau français au-dessus de l’ancien camp du 43ème Bataillon d’infanterie de marine à Port-Bouët. La scène a souvent été lue comme un simple retrait français de plus sur la carte ouest-africaine, dans la lignée du Mali, du Burkina Faso ou du Niger. C’est une lecture paresseuse. Ce que la Côte d’Ivoire a mis en scène ce jour-là n’est pas un désengagement subi. C’est l’acte inaugural visible d’une stratégie longuement préparée : transformer la dépendance sécuritaire héritée en un portefeuille de partenariats concurrentiels où chaque puissance, Paris, Pékin, Washington, est mise en tension avec les deux autres pour produire le meilleur rapport capacité-souveraineté possible.
La menace qui justifie cette réorganisation n’est pas théorique. Selon les données compilées par la CEDEAO, plus de 450 attaques terroristes ont été recensées en Afrique de l’Ouest en 2025, causant près de 1 900 morts. À l’échelle du Sahel, le nombre d’attaques est passé de 1 900 en 2019 à plus de 5 500 en 2024. Le bilan cumulé dépasse les 76 900 morts sur une zone d’opérations grande comme deux fois l’Espagne. Ces chiffres ne concernent pas directement le sol ivoirien. C’est précisément le paradoxe que la diplomatie sécuritaire d’Abidjan doit gérer : le pays reste épargné par une attaque majeure depuis Kafolo en juin 2020 où quatorze soldats avaient péri. Mais les groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique étendent leurs opérations vers le sud et les bandes frontalières du nord ivoirien figurent désormais parmi les zones de vigilance des cartographies sécuritaires régionales.
Pékin s’est imposé ces derniers mois comme le fournisseur de la montée en puissance rapide. L’armée de l’Air ivoirienne a engagé des discussions avancées portant sur l’acquisition d’hélicoptères Harbin Z-9 et de trois avions d’entraînement et d’attaque légère Hongdu K-8 Karakorum, dont la livraison est contractuellement attendue d’ici la fin de l’année 2026. Cet appareil, un jet biplace conçu conjointement par la Chine et le Pakistan, capable à la fois de former des pilotes et de mener des missions d’attaque légère, illustre une logique d’efficience : un même équipement pour deux fonctions à un coût inférieur aux standards occidentaux équivalents. Le pragmatisme ivoirien apparaît dans le montage même : en attendant les appareils chinois, ce sont des instructeurs français qui forment des pilotes des FACI sur la base aérienne militaire d’Antoine-de-Saint-Exupéry près de Rochefort dans le cadre d’un programme financé par la coopération de défense française. Abidjan achète donc chinois pour la disponibilité et le coût mais forme français pour la doctrine, la langue et les standards. Une hybridation assumée plutôt qu’un choix binaire.
Washington apporte le renseignement, le cyber et l’ancrage institutionnel. Le 25 juin 2026, à l’Armory historique de la 23ème rue de Philadelphie, la Côte d’Ivoire est devenue le deuxième partenaire d’État de la Garde nationale de Pennsylvanie au titre du State Partnership Program. L’accord signé par le général Lassina Doumbia et le général John Pippy institutionnalise une coopération portant sur le développement professionnel des sous-officiers, la cybersécurité, l’aviation, les opérations de drones, la réponse aux catastrophes et la médecine de l’avant. En 2025, ce soutien américain a permis de former plus de 3 000 soldats ivoiriens avec une préparation spécialisée en contre-terrorisme pour les unités affectées à la Zone Opérationnelle Nord. Les échanges commerciaux entre la Côte d’Ivoire et la Pennsylvanie ont atteint plus de 557 millions de dollars en 2025. La sécurité se négocie aussi en tonnes de cacao et en containers portuaires. Une diplomatie de la réciprocité plus que de la charité stratégique.
La rétrocession du camp de Port-Bouët, rebaptisé Camp militaire Général de Corps d’Armée Ouattara Paul Thomas d’Aquin, ne signe pas un retrait français mais sa reconfiguration. Un Détachement de Liaison Interarmées d’environ 80 militaires reste actif en Côte d’Ivoire pour répondre aux besoins de formation exprimés par Abidjan. En 2024, 69 actions de partenariat ont permis de former plus de 3 000 soldats des FACI dans des domaines spécialisés. Le pilier le plus structurant de cette relation rénovée demeure l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme de Jacqueville, construite sur 1 100 hectares, inaugurée en juin 2021 pour un coût de 15 milliards de FCFA. Elle a accueilli des cadres issus de plus de quinze pays africains et suscite désormais l’intérêt de Washington qui a engagé une étude de faisabilité sur un soutien américain à son institutionnalisation.
Ce que dessine la trajectoire ivoirienne n’est ni un pivot pro-chinois, ni un ralliement américain, ni une rupture française. C’est l’exercice méthodique d’une souveraineté d’arbitrage : faire jouer trois offres de sécurité différentes pour composer un dispositif que la Côte d’Ivoire seule maîtrise dans sa cohérence d’ensemble. En matière de défense, la véritable indépendance ne consiste pas à rompre les ponts. Elle consiste à en multiplier les accès.
Leave a comment