Par La Rédaction | Lementor.net
La Côte d’Ivoire a lancé une initiative sur les crédits biodiversité selon le Commissariat général au Plan, s’engageant dans un instrument financier innovant qui valorise la conservation des écosystèmes au-delà des seuls marchés carbone. Cette annonce arrive dans un contexte mondial précis. L’Accord de Kunming-Montréal adopté en décembre 2022 lors de la COP15 sur la biodiversité a fixé l’objectif de protection de 30 % des terres et des mers mondiales d’ici 2030. Pour financer cet objectif colossal, les crédits biodiversité sont identifiés comme l’un des mécanismes de marché les plus prometteurs. La Côte d’Ivoire prend position sur ce marché naissant avec le pragmatisme d’un pays qui a appris à valoriser ses ressources naturelles sur les marchés internationaux.
Le principe du crédit biodiversité est différent du crédit carbone mais suit une logique de compensation similaire. Un acteur économique ou institutionnel qui dégrade un écosystème quelque part est tenu ou incité à compenser cette perte en finançant la conservation ou la restauration d’un écosystème équivalent ailleurs. Ce mécanisme crée une valeur marchande pour des services écosystémiques qui n’avaient jusqu’ici aucun prix sur les marchés financiers : la biodiversité des forêts denses humides, les zones humides côtières de la lagune Ébrié, les savanes arborées du nord, les forêts galeries du centre-ouest. Pour la Côte d’Ivoire qui dispose d’écosystèmes parmi les plus riches d’Afrique de l’Ouest malgré une déforestation documentée depuis des décennies, monétiser la conservation plutôt que de la traiter comme un coût de transaction représente un changement de paradigme économique fondamental.
Le contexte ivoirien rend cette initiative particulièrement pertinente. Le Règlement européen sur la déforestation qui entrera en application impose que tout cacao, caoutchouc, huile de palme et bois importés en Europe soient certifiés sans déforestation. Les entreprises européennes qui achètent des matières premières ivoiriennes vont devoir démontrer cette certification sous peine d’exclusion du marché européen. Ces mêmes entreprises sont également soumises à des obligations croissantes de reporting sur leur empreinte biodiversité dans le cadre des nouvelles normes comptables européennes CSRD. Les crédits biodiversité ivoiriens peuvent répondre directement à ces deux contraintes simultanément : en certifiant que les zones de production respectent les standards de conservation et en offrant aux acheteurs européens un mécanisme de compensation pour leur empreinte résiduelle. La Côte d’Ivoire peut ainsi proposer à ses partenaires commerciaux une solution intégrée qui combine l’accès aux matières premières et la compensation de leur impact environnemental sur le même territoire.
Les volumes potentiels du marché mondial des crédits biodiversité sont significatifs et en forte croissance. Des estimations du Forum économique mondial évaluent ce marché à plusieurs centaines de milliards de dollars d’ici 2030 si les standards se consolident et si la demande des entreprises soumises aux obligations de reporting se matérialise. Être parmi les premiers pays africains à structurer une offre crédible sur ce marché donne à la Côte d’Ivoire un avantage de premier entrant que peu de ses voisins peuvent revendiquer. Le Gabon avec ses 90 % de couverture forestière et ses crédits REDD+ avancés est le principal concurrent régional sur ce terrain. Mais la Côte d’Ivoire dispose d’un atout que le Gabon n’a pas encore entièrement développé : une industrie agro-alimentaire d’exportation massive dont les acheteurs internationaux sont précisément ceux qui ont le plus besoin d’instruments de compensation biodiversité.
Les défis sont réels et ne doivent pas être sous-estimés. Le marché des crédits biodiversité est encore en construction au niveau international. Les standards de certification, les méthodologies de mesure de la biodiversité, les règles d’addictionnalité et les mécanismes de vérification indépendante sont en cours d’élaboration par plusieurs organismes dont l’IUCN, le Taskforce on Nature Markets et le Biodiversity Credit Alliance. Sans standards robustes, le risque de greenwashing est réel et pourrait décrédibiliser l’ensemble du mécanisme. La Côte d’Ivoire devra donc construire son programme de crédits biodiversité sur des bases méthodologiques solides, avec des partenaires de certification internationalement reconnus, pour éviter que cette initiative ne soit perçue comme une opération de communication plutôt qu’un engagement de conservation mesurable et vérifiable. Si ces conditions sont réunies, ce nouveau front de financement vert peut devenir l’un des instruments les plus innovants de la stratégie environnementale ivoirienne.
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