Par Bakary Cissé | Lementor.net
Le 12 août 2026, à Cocody, le ministre de l’Économie, des Finances et du Budget, Adama Coulibaly, a remis les clés d’un bâtiment neuf au Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA). Un geste qui peut sembler protocolaire. Il ne l’est pas.
Derrière la cérémonie se joue une question simple mais essentielle : la capacité de l’État à protéger son système financier contre l’argent criminel. C’est une condition discrète, mais déterminante, de la souveraineté économique.
Un engagement de longue date
Ce nouveau centre n’est pas une initiative improvisée. Il découle d’une décision de la CEDEAO prise en novembre 2010, qui avait prévu deux centres d’information régionaux : un à Lagos pour les pays anglophones, un à Abidjan pour les pays francophones et lusophones. L’accord de siège entre la Côte d’Ivoire et le GIABA a été signé en 2014 à Yamoussoukro, et le centre a ouvert en 2015.
L’inauguration d’août 2026 vient donc conclure un engagement pris il y a plus de dix ans, pas annoncer une politique nouvelle.
Et c’est justement ce qui en fait la force : un État qui tient parole sur un accord régional, plus d’une décennie après l’avoir signé, envoie un signal de sérieux que les partenaires financiers internationaux savent reconnaître.
Pourquoi l’argent sale menace l’économie réelle
Le blanchiment consiste à donner une apparence légale à de l’argent issu d’activités criminelles : corruption, fraude fiscale, trafic, escroquerie, exploitation illégale de ressources naturelles, parfois financement du terrorisme.
Ce n’est pas un sujet réservé aux spécialistes de la finance. Une entreprise financée par des capitaux criminels peut casser les prix, racheter des actifs au-dessus du marché ou obtenir des marchés par des voies détournées. Elle fausse ainsi la concurrence face aux opérateurs honnêtes.
À l’échelle du pays, un système financier vulnérable au blanchiment fragilise la crédibilité des banques ivoiriennes, renchérit le coût du financement extérieur et expose les entreprises légitimes à des contrôles plus stricts de la part de leurs partenaires internationaux, par simple précaution.
Il alimente aussi une économie parallèle qui échappe à l’impôt et peut nourrir des réseaux criminels transnationaux, dans une sous-région déjà fragilisée par l’insécurité au Sahel.
Ce risque n’est pas abstrait pour la Côte d’Ivoire.
Le pays est devenu un pôle économique et financier majeur en Afrique de l’Ouest : place bancaire régionale, hub portuaire et logistique, marché immobilier en expansion.
Plus une économie grandit, plus elle attire de capitaux — mais tous les capitaux ne se valent pas. C’est cette frontière, entre investissement légal et argent criminel, que l’État doit protéger.
Des progrès réels, mais un chemin encore inachevé
Le bilan ivoirien mérite d’être regardé avec précision, ni complaisance ni sévérité excessive.
En 2012, une première évaluation internationale avait relevé plusieurs faiblesses et placé la Côte d’Ivoire sous surveillance renforcée.
Le pays a depuis engagé des réformes profondes. Un deuxième cycle d’évaluation, mené en 2022 et adopté en 2023, a confirmé des progrès réels, tout en pointant des lacunes persistantes.
Le suivi publié par le GAFI en 2025 montre une nette amélioration : sur les critères évalués, la Côte d’Ivoire est passée à 6 recommandations pleinement conformes et 24 largement conformes, contre seulement 7 partiellement conformes et 3 non conformes. Le pays reste toutefois sous régime de suivi renforcé, et un troisième rapport de suivi a été publié en 2026.
Sur le terrain, ces progrès se traduisent concrètement. Avant même l’échéance fixée par le Groupe d’action financière (GAFI), la Côte d’Ivoire a mis en œuvre son plan d’action adopté en octobre 2024.
Le nouveau siège du Pôle pénal économique et financier (PPEF) a ouvert à Cocody en juillet 2026.
L’Agrac, l’agence chargée de gérer les avoirs saisis, organise régulièrement des ventes aux enchères de biens confisqués aux réseaux criminels.
Et la Centif-CI, présidée par le général Idrissa Touré — également correspondant national du GIABA —, joue un rôle actif de renseignement financier.
Ministère des Finances, Centif, PPEF, Agrac, GIABA : ce maillage institutionnel dépasse la simple déclaration d’intention. Mais la Côte d’Ivoire n’est pas encore arrivée au bout du chemin.
Le prochain test : passer de la conformité à l’efficacité
Adopter des lois et créer des institutions est nécessaire. Mais la vraie question est ailleurs : combien d’affaires sont détectées ? Combien de capitaux illicites sont saisis, puis confisqués ? Combien de réseaux sont démantelés ? Combien de condamnations aboutissent ?
Trois défis se dessinent pour les prochaines années.
D’abord, le numérique. Mobile money, cryptoactifs, paiements transfrontaliers : ces outils facilitent la vie des Ivoiriens, mais ouvrent aussi de nouvelles voies aux criminels financiers.
La réponse ne peut plus être seulement juridique — elle doit devenir technologique, avec des outils d’analyse automatisée et de détection des anomalies.
Ensuite, la transparence sur les vrais propriétaires des entreprises. Derrière une société parfaitement légale sur le papier peut se cacher un bénéficiaire réel difficile à identifier.
La Côte d’Ivoire a progressé sur ce point, mais doit désormais exploiter concrètement cette information.
Enfin, la coordination. La Centif a besoin des banques, les banques ont besoin des régulateurs, les enquêteurs ont besoin de la justice. Cette chaîne ne se construit pas par une cérémonie d’inauguration, mais dans la durée.
Ce que cela dit de la Côte d’Ivoire
Un centre d’information peut sembler un détail institutionnel face aux grands chantiers économiques du pays.
Il s’inscrit pourtant dans la même logique que la montée de la Côte d’Ivoire dans les classements industriels africains ou l’amélioration de sa notation de crédit par le FMI : celle d’un État qui construit, pas à pas, la crédibilité nécessaire pour attirer des capitaux sains — et protéger ceux déjà investis.
Un dispositif crédible contre le blanchiment n’est pas qu’une contrainte réglementaire.
C’est aussi une politique d’attractivité : elle rassure les investisseurs, allège le coût des transactions internationales et renforce la confiance des banques partenaires.
La souveraineté économique ne se limite pas à la maîtrise des ressources. Elle passe aussi par la garantie que l’argent circule proprement. Le meilleur message envoyé aux criminels financiers n’est pas un nouveau texte de loi : c’est la certitude que l’argent sale finira par être retrouvé, saisi et confisqué.
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