Par Bakary Cissé | Lementor.net
Le débat CFA contre Eco dure depuis des décennies. Il occupe les colonnes, enflamme les réseaux, divise les économistes. Et pendant ce temps, le vrai problème reste entier. La monnaie unique n’est pas un préalable à l’intégration régionale. Elle en est l’aboutissement. Vouloir l’imposer avant d’avoir bâti les fondations, c’est construire le toit avant les murs.
Lors du 69ème sommet de la CEDEAO à Lungi en Sierra Leone en juillet 2026, les chefs d’État ont réaffirmé l’objectif d’un lancement de l’Eco en 2027, mais avec une retenue significative : seuls les pays remplissant les critères de convergence macroéconomique intégreront la première phase. Après des années de reports, cette prudence dit ce que la volonté politique seule ne peut pas corriger : sans fondations économiques solides, aucune monnaie commune ne tient.
La fracture structurelle de la zone est le premier obstacle que personne ne peut ignorer. L’espace CEDEAO, réduit à douze membres depuis le retrait effectif du Mali, du Burkina et du Niger en janvier 2025, regroupe des économies aux trajectoires radicalement divergentes. Le Nigeria concentre entre 65 et 70 % du PIB régional. Son économie pétrolière encaisse des chocs exactement à l’inverse de ceux que subissent les pays importateurs nets d’hydrocarbures comme le Sénégal, le Togo ou le Ghana. D’un côté, les pays de l’UEMOA bénéficient d’une stabilité des prix garantie par l’ancrage fixe à l’euro et d’une inflation historiquement basse. De l’autre, le Nigeria et le Ghana opèrent avec des régimes flexibles, une volatilité monétaire forte et une inflation souvent à deux chiffres. Robert Mundell l’a démontré il y a soixante ans : perdre son autonomie monétaire n’est tenable que si deux mécanismes de compensation fonctionnent, une mobilité quasi parfaite du travail et du capital, ou des transferts budgétaires automatiques entre pays. Dans la CEDEAO d’aujourd’hui, ni l’un ni l’autre n’existe réellement. La mobilité du travail est entravée par des obstacles administratifs, linguistiques et sécuritaires. La solidarité budgétaire entre États est quasiment inexistante. Sans convergence préalable des cycles économiques et sans instruments de stabilisation, une monnaie unique risquerait de propager les chocs plutôt que de les absorber.
Remplacer le franc CFA et les monnaies nationales par l’Eco ne résoudra pas la faiblesse des échanges régionaux. Le commerce intra-CEDEAO plafonne à environ 12 % du commerce total des États membres. À titre de comparaison, ce chiffre dépasse 60 % au sein de l’Union européenne. L’écart est immense. Et il ne s’explique pas par la monnaie. Trois facteurs pèsent infiniment plus lourd. La non-complémentarité des productions d’abord : les pays exportent des matières premières brutes, cacao, pétrole, or, bauxite, coton, vers des marchés extérieurs, et importent des produits manufacturés. Ils produisent trop peu de biens intermédiaires ou finis que leurs voisins consomment. Les barrières non tarifaires ensuite : tracasseries aux frontières, lourdeurs douanières, normes non harmonisées, insécurité logistique. Tout cela pèse bien plus sur les coûts de transaction que le risque de change. Le déficit d’infrastructures enfin : transporter une marchandise d’Abidjan à Lagos coûte souvent plus cher et prend plus de temps que de l’expédier vers l’Europe. L’expérience de l’UEMOA, qui partage une monnaie commune depuis des décennies, confirme ce constat. L’intégration monétaire seule n’a pas fait décoller le commerce intra-zone. Tant que les flux réels restent faibles, les gains liés à la monnaie commune restent marginaux.
Les vrais leviers sont connus. Ils sont au nombre de trois. Accélérer les systèmes de paiement régionaux d’abord. La généralisation du PAPSS, le Pan-African Payment and Settlement System, permet déjà de régler les transactions transfrontalières en monnaies locales sans passer par le dollar ni l’euro. La BEAC a rejoint le système en 2026. La BCEAO prépare un pilote avec plus de 80 banques de l’UEMOA. L’intégration progressive des bourses régionales, la BRVM à Abidjan, la NGX à Lagos, la GSE à Accra, est tout aussi essentielle pour orienter l’épargne régionale vers l’investissement productif. Développer de véritables chaînes de valeur régionales ensuite. L’intégration réelle passe par l’industrialisation croisée et la transformation locale des ressources partagées : agro-industrie, énergie, textile, engrais. Le marché régional de l’électricité de la CEDEAO, le WAPP, est un levier majeur. Les interconnexions électriques, la synchronisation des réseaux et le marché day-ahead permettent de réduire le coût de l’énergie, premier frein à la compétitivité industrielle de la région. Instaurer un mécanisme de solidarité budgétaire enfin. Une zone monétaire sans budget commun ni fonds de stabilisation pour amortir les chocs asymétriques s’expose tôt ou tard à des crises de dette et à des tensions politiques. La zone euro l’a rappelé douloureusement lors de la crise des dettes souveraines. Un fonds régional de stabilisation, même modeste au départ, est indispensable avant que les États n’abandonnent leur souveraineté monétaire nationale.
L’Eco n’est pas un point de départ. C’est la clé de voûte d’un marché régional fluide, interconnecté et industriellement complémentaire. Le débat CFA contre Eco a monopolisé l’attention trop longtemps. Ce qu’il faut construire maintenant, c’est le reste : des échanges denses, des chaînes de valeur partagées, des infrastructures connectées et des mécanismes de solidarité capables d’absorber les chocs. L’Eco suivra. Il sera solide parce que la zone sera solide. Pas l’inverse.
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