Par Bakary Cissé | Lementor.net
Le 7 août 2026, le Bureau of Labor Statistics américain a publié un chiffre qui a surpris les marchés : l’économie des États-Unis a détruit 23 000 emplois non agricoles en juillet, alors que les économistes attendaient une création de 80 000 postes. Ce signal de ralentissement a immédiatement fait reculer les anticipations d’une politique monétaire restrictive, affaibli le dollar et propulsé le cours de l’or vers des sommets historiques, au-delà de 4 400 dollars l’once en quelques séances. Traduit en monnaie locale, ce mouvement a permis au gramme d’or de franchir sur le marché ouest-africain le seuil symbolique des 80 000 FCFA, un niveau jamais atteint auparavant. La question que ce record pose est simple en apparence mais sa réponse est loin d’être unanime : cette flambée est-elle une bonne nouvelle pour des pays comme la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Mali, le Burkina Faso et la Guinée, dont les sous-sols comptent parmi les plus importants gisements aurifères du continent ?
Ce que l’État encaisse
Pour les Trésors publics ouest-africains, la réponse immédiate est favorable. Les redevances minières sont le plus souvent progressives dans les codes miniers de la zone UEMOA : plus le cours de l’or grimpe, plus le taux appliqué augmente, passant typiquement de 3 à 4 % dans les tranches basses à 6 à 7 % ou davantage quand les prix s’envolent. Une hausse du cours ne se contente pas d’augmenter mécaniquement les recettes. Elle les augmente plus que proportionnellement. Les compagnies minières dégagent des marges nettement supérieures à leurs prévisions budgétaires initiales. Ces superprofits alimentent directement l’impôt sur les bénéfices des sociétés dont le produit croît avec la rentabilité des opérateurs. S’y ajoutent les dividendes versés aux États actionnaires : dans la plupart des conventions minières ouest-africaines, les gouvernements détiennent une participation gratuite de 10 à 15 % dans les projets d’exploitation. Quand les bénéfices grimpent, les dividendes perçus par le Trésor grimpent aussi.
Sur le plan monétaire, la BCEAO et les instituts d’émission nationaux profitent de ce contexte pour renforcer leurs achats d’or produit localement, payés en monnaie nationale. C’est une manière discrète mais réelle de consolider les réserves de change et d’affirmer une forme de souveraineté monétaire face à la volatilité des devises internationales. Cette rentabilité accrue stimule également l’exploration : les budgets de prospection augmentent, ce qui profite à toute une chaîne de sous-traitance locale, forage, logistique, BTP et ingénierie, particulièrement active autour des grands sites ivoiriens comme Ity, Tongon, Yaouré ou Séguéla.
L’envers du décor
Mais cette embellie a un coût social et environnemental que les chiffres macroéconomiques ne montrent pas. La rentabilité extrême de l’or attire en marge des exploitations industrielles encadrées une main-d’œuvre considérable vers l’orpaillage clandestin, l’extraction artisanale et illégale pratiquée sans autorisation, sans normes environnementales et souvent sans aucune protection pour les travailleurs. En Côte d’Ivoire, ce phénomène s’est intensifié à mesure que les cours grimpaient. La SODECI vient d’alerter publiquement sur la contamination des cours d’eau par le mercure et le cyanure utilisés pour séparer l’or des sédiments. Des substances hautement toxiques qui contaminent les nappes phréatiques et les rivières utilisées pour l’irrigation et la consommation dans les zones rurales et urbaines. La déforestation liée au défrichage sauvage des sites d’extraction s’accroît, souvent en périphérie de forêts classées ou de réserves naturelles.
La contrebande transfrontalière est l’autre face du problème. L’or extrait clandestinement échappe largement aux circuits fiscaux et alimente des réseaux informels qui traversent les frontières avec le Ghana, le Mali ou la Guinée, privant l’État ivoirien d’une partie de la rente qu’il devrait normalement percevoir. Les tensions sécuritaires locales s’accentuent : l’orpaillage clandestin est régulièrement associé à des conflits fonciers, à une présence accrue de groupes armés dans certaines zones sahéliennes limitrophes et à une déstabilisation des communautés rurales. Plus le cours de l’or grimpe, plus l’incitation économique à contourner la réglementation devient forte. Un paradoxe qui veut que la même hausse des prix profite à la fois au budget de l’État et à l’économie souterraine qui lui échappe.
Le pari ivoirien du contenu local
La Côte d’Ivoire a choisi de répondre à cette dynamique par un levier réglementaire spécifique : le contenu local, un dispositif qui impose aux compagnies minières internationales de transférer une part de leurs achats, de leur sous-traitance et de leurs compétences vers des entreprises ivoiriennes. Concrètement, ce cadre impose une priorité d’achat aux PME nationales pour les biens et services nécessaires à l’exploitation, sous peine de pénalités pour les compagnies qui ne s’y conformeraient pas. Il pousse les sous-traitants locaux à une montée en gamme technique à travers un accompagnement sur les normes internationales de santé, sécurité et environnement exigées par des donneurs d’ordres comme Endeavour, Barrick, Perseus ou Fortuna. Il vise enfin un ancrage économique régional en retenant une partie de la valeur ajoutée directement dans les zones d’extraction plutôt que de la voir repartir intégralement vers des sièges sociaux étrangers.
Le franchissement du seuil des 80 000 FCFA le gramme n’est donc ni une aubaine sans nuance ni une menace pure. C’est un accélérateur. Il accélère les recettes fiscales et la rentabilité des projets industriels encadrés. Mais il accélère tout aussi sûrement l’expansion de l’orpaillage clandestin, la dégradation environnementale et les tensions autour de la répartition de la rente minière. La bénédiction est réelle. Elle est conditionnelle. Et les conditions s’appellent gouvernance, contenu local et lutte sans relâche contre les circuits qui prospèrent précisément parce que l’or vaut cher.
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