Par La rédaction | Lementor.net
Pendant que le pays célèbre ses Éléphants à Philadelphie, une autre réalité s’impose avec une brutalité que les chiffres officiels viennent de rendre publique. En 2026, durant les six premières semaines de l’année, 519 accidents corporels ont été enregistrés sur les routes ivoiriennes, occasionnant 164 morts et 1 934 blessés. Des chiffres qui donnent le vertige et qui rappellent que l’insécurité routière est l’une des causes de mortalité les plus meurtrières et les moins médiatisées de la Côte d’Ivoire contemporaine.
Pour mesurer l’ampleur du problème, il faut le mettre en perspective. Cent soixante-quatre morts en six semaines, c’est une moyenne de plus de vingt-sept morts par semaine, soit près de quatre morts par jour. C’est plus que bien des conflits armés régionaux. Et ces chiffres ne représentent que les accidents corporels officiellement enregistrés par les services compétents, ce qui signifie que la réalité est probablement plus lourde encore, une partie des accidents survenant dans des zones éloignées des postes de gendarmerie ou de police et n’étant pas toujours rapportés dans les délais requis.
La tendance de long terme est alarmante. Le nombre de blessés est passé de 11 209 en 2013 à 18 134 en 2021, soit une augmentation de 89 % en huit ans. Cette progression n’est pas linéaire avec la croissance du parc automobile, ce qui signifie que le problème ne se réduit pas simplement à une augmentation du nombre de véhicules sur les routes. Il y a une dégradation des comportements, une insuffisance des infrastructures routières dans certains corridors, une vétusté du parc de transport en commun et une application insuffisante des règles du code de la route qui se combinent pour produire ces résultats catastrophiques.
Les causes structurelles sont connues et documentées. La vitesse excessive est le premier facteur d’accidents mortels, particulièrement sur les axes interurbains comme l’autoroute du nord entre Abidjan et Yamoussoukro et les nationales reliant Abidjan à San Pedro, Abidjan à Abengourou et Abidjan à Bondoukou. L’état des véhicules est le deuxième facteur : une partie significative du parc automobile ivoirien, notamment les transports en commun tels que les gbakas, les minicars et les taxis de brousse, circule avec des défaillances mécaniques que les contrôles techniques, insuffisamment rigoureux, ne permettent pas de détecter et d’éliminer systématiquement. La conduite sous influence d’alcool ou de stupéfiants, particulièrement nocturne sur les axes routiers, est le troisième facteur. Et l’état de certaines routes, notamment les voies secondaires et les pistes rurales, dont le revêtement dégradé multiplie les risques de dérapage et de sortie de route, est le quatrième.
Les réponses de l’État existent mais leur efficacité reste insuffisante au regard de l’ampleur du phénomène. La Direction des Transports Terrestres et de la Circulation Routière conduit des campagnes de sensibilisation régulières. L’Office National de la Sécurité Routière intervient dans les écoles, les entreprises et les médias. Des contrôles routiers sont organisés, notamment pendant les fêtes et les grands départs en vacances. Mais ces interventions ponctuelles ne suffisent pas à changer durablement les comportements d’une population qui a grandi dans un environnement routier permissif, où le respect du code de la route était davantage l’exception que la règle.
Ce qu’il faudrait, c’est une politique de sécurité routière ambitieuse, dotée de moyens suffisants et portée au plus haut niveau de l’État, comparable à ce que plusieurs pays africains ont réussi à conduire avec des résultats mesurables. Le Ghana a réduit significativement sa mortalité routière entre 2010 et 2020 grâce à une combinaison de renforcement des contrôles, d’amélioration des infrastructures sur les axes les plus dangereux et de durcissement des sanctions. La Côte d’Ivoire, avec son dynamisme économique et ses investissements massifs dans les infrastructures, a tous les moyens de faire de même. Il manque la volonté politique de placer cet enjeu au rang des priorités nationales avec la même intensité que les autres grands chantiers du développement.
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