Par La Rédaction | Lementor.net
Il y a ce que les gouvernements annoncent. Et il y a ce que les institutions internationales publient. Dans le cas de la Côte d’Ivoire et de la liste grise du Groupe d’Action Financière, les deux ne coïncident pas encore. Et cette divergence mérite d’être nommée clairement, non pas pour embarrasser un gouvernement dont les efforts en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux sont réels et documentés, mais parce que la crédibilité d’un pays se construit précisément sur sa capacité à dire la vérité sur sa situation plutôt que sur sa situation idéale.
Le 19 juin 2026, le GAFI a publié sa liste officielle des juridictions sous surveillance renforcée. Ce document, consultable sur le site du GAFI à Paris, source primaire et unique qui fait autorité en la matière, mentionne explicitement la Côte d’Ivoire parmi les pays dont les systèmes de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme présentent encore des déficiences stratégiques justifiant une surveillance accrue. Aux côtés de l’Angola, du Cameroun, du Kenya, du Soudan du Sud, de la Bulgarie, du Liban, de Monaco, du Venezuela et d’une vingtaine d’autres pays. La Côte d’Ivoire est toujours sur la liste grise. C’est un fait.
Ce fait contraste avec la communication des dernières semaines. Le Premier ministre Robert Beugré Mambé avait exprimé son optimisme à la clôture de la 45e réunion plénière du GIABA le 23 mai 2026. Le Directeur général du GIABA Edwin Harris Jr. avait annoncé que la Côte d’Ivoire pourrait sortir de la liste grise dès octobre 2026. Le ministre Moussa Sanogo avait déclaré espérer que sous peu nous allons définitivement sortir de cette liste. Ces déclarations ne sont pas mensongères dans leur principe. Elles décrivent une trajectoire. Elles anticipent une issue probable. Mais elles ont été relayées et amplifiées de telle façon que certains médias et certains acteurs économiques ont conclu, à tort, que la sortie était déjà acquise.
Ce qui s’est réellement passé lors de la session plénière du GAFI de juin 2026 à Paris est plus nuancé et mérite d’être décrit avec précision. Le GAFI a constaté que la Côte d’Ivoire avait substantiellement achevé son plan d’action et justifiait une évaluation sur place pour vérifier que la mise en œuvre des réformes avait effectivement débuté, se poursuivait et bénéficiait de l’engagement politique nécessaire pour assurer sa pérennité. Cette formulation est la procédure standard qui précède immédiatement la sortie de liste. La Côte d’Ivoire a franchi une étape décisive. Elle n’a pas franchi la ligne d’arrivée. La mission d’évaluation sur place doit d’abord venir constater de visu que les réformes annoncées sont réellement appliquées. Ce n’est qu’après cette mission que la plénière d’octobre 2026 pourra entériner la sortie.
Ce qui est remarquable dans l’évolution ivoirienne, c’est la vitesse à laquelle le pays a progressé. La Côte d’Ivoire a été inscrite sur la liste grise en octobre 2024. En moins de dix-huit mois, elle a porté son niveau de conformité technique de 18 à 39 recommandations validées sur 40. C’est un rythme d’exécution rare pour un pays soumis à ce processus. Le GAFI lui-même a reconnu que la Côte d’Ivoire avait relevé le défi d’exécuter son plan d’action avant le terme fixé, initialement prévu pour septembre 2026. Ce résultat est le fruit de réformes concrètes conduites par le ministère de l’Économie sous Adama Coulibaly, le ministère de la Justice et le ministère de l’Intérieur, avec la supervision de la CENTIF, la Cellule nationale de traitement des informations financières, dont le rôle dans la détection et le traitement des déclarations de soupçon a été considérablement renforcé.
Les conséquences pratiques du maintien sur la liste grise, même temporaire, sont réelles pour l’économie ivoirienne. Les banques correspondantes internationales soumettent les transactions impliquant la Côte d’Ivoire à des procédures de vigilance renforcée qui alourdissent les délais et les coûts des opérations financières transfrontalières. Ce phénomène, désigné sous le terme de de-risking, pèse directement sur le financement du commerce extérieur et sur les transferts de la diaspora. Pour Abidjan, hub financier régional abritant le siège de la Bourse régionale des valeurs mobilières et aspirant à attirer des financements internationaux massifs dans le cadre du groupe consultatif international des 8 et 9 juillet, cette prime de risque supplémentaire est un coût réel même s’il reste difficile à quantifier précisément.
La Commission européenne aligne sa propre liste des pays à haut risque sur celle du GAFI. La Côte d’Ivoire figurait toujours sur cette liste européenne au moment de la publication du 19 juin. La sortie de la liste grise du GAFI entraînera mécaniquement, après les procédures de validation propres à la Commission, le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne, un retrait correspondant de la liste européenne. Ce retrait aura des effets concrets sur la fluidité des transactions entre les opérateurs ivoiriens et leurs partenaires européens.
La leçon de cette affaire pour la communication gouvernementale ivoirienne est simple. Annoncer une sortie avant qu’elle soit officielle, c’est prendre le risque de devoir ensuite expliquer pourquoi elle n’a pas eu lieu au moment annoncé. C’est exposer la crédibilité institutionnelle à un test qu’elle n’a pas besoin de traverser. La trajectoire ivoirienne vers la sortie de la liste grise du GAFI est solide, documentée et reconnue par les instances compétentes. Elle n’a pas besoin d’être anticipée dans les communiqués officiels pour être crédible. Elle n’en sera que plus forte quand elle sera confirmée en octobre 2026, sur la base des faits plutôt que des espoirs.
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