Par Adama Ouédraogo Damiss | Lementor.net
Jeudi 26 juin 2026, 21 h 10. Pendant que je suivais tranquillement un match de la Coupe du monde, un ami m’appelle, éclate de rire avant de me lancer : « Le Conseil des ministres a décidé que tout étudiant burkinabè qui souhaite entamer des études à l’étranger, qu’il soit bénéficiaire d’une bourse ou qu’il finance lui-même sa formation, devra désormais obtenir au préalable une autorisation du ministère en charge de l’Enseignement supérieur. »
J’avoue avoir d’abord cru à une fausse information. Puis, en écoutant le ministre Adjima Thiombiano lui-même, j’ai compris que cette annonce était bien réelle.
Qu’un étudiant bénéficiant d’une bourse publique soit soumis à certaines formalités administratives, cela peut se comprendre. Mais que moi, Goama, qui travaille à la sueur de mon front, décide d’envoyer mon fils poursuivre ses études hors de nos frontières avec mes propres ressources, et que le gouvernement estime que je dois lui en demander l’autorisation, voilà qui relève de l’absurde.
Le ministère connaît-il mieux les intérêts de l’étudiant que l’étudiant lui-même et ses parents ? Qu’un pharmacien, un médecin, un ingénieur ou un chef d’entreprise souhaite envoyer son enfant se former afin de lui transmettre, demain, les compétences nécessaires pour reprendre l’entreprise familiale, en quoi l’autorité politique devrait-elle intervenir dans une décision qui relève exclusivement de la sphère privée ?
Que dire des métiers de demain, dont certains sont encore inconnus du ministère lui-même ? L’intelligence artificielle, par exemple, était encore largement absente des politiques publiques il y a peu, avant l’apparition récente d’applications qui ont bouleversé tous les secteurs d’activité. Comment une administration pourrait-elle prétendre déterminer aujourd’hui les formations qui seront utiles dans dix ou quinze ans ?
Cette décision des autorités burkinabè de soumettre le départ des étudiants vers l’étranger à une autorisation préalable constitue un recul inquiétant des libertés individuelles. Sous couvert d’organisation ou de protection des intérêts nationaux, cette mesure consacre une vision bureaucratique et liberticide de l’éducation. Plus grave encore, elle traduit une forme de défiance à l’égard des parents et des étudiants eux-mêmes, sommés de se soumettre à des bureaucrates qui prétendraient savoir, mieux qu’eux, ce qui est bon pour leur avenir.
Depuis quand un citoyen doit-il obtenir la permission de son gouvernement pour poursuivre ses études ? L’accès au savoir est un droit, non une faveur accordée par l’administration. Faire dépendre l’avenir académique d’un étudiant d’une autorisation politique ouvre la voie à l’arbitraire, au favoritisme et, potentiellement, à des discriminations fondées sur les opinions ou les appartenances.
Cette décision envoie un signal désastreux à la jeunesse burkinabè. Au lieu de créer des universités performantes, de renforcer la recherche, de retenir les talents grâce à l’excellence et aux opportunités, l’État choisit d’ériger des barrières administratives. Lorsqu’un pays ne parvient plus à convaincre ses étudiants de rester, il ne devrait pas les empêcher de partir ; il devrait plutôt s’interroger sur les raisons qui les poussent à s’en aller.
L’histoire démontre que les nations qui progressent sont celles qui favorisent la circulation des connaissances, des compétences et des expériences. Les étudiants formés à l’étranger constituent souvent une richesse pour leur pays lorsqu’ils reviennent avec des savoir-faire, des réseaux et une ouverture sur le monde. Enfermer la jeunesse derrière des procédures d’autorisation ne créera ni patriotisme ni développement ; cela alimentera surtout la frustration, les départs irréguliers et la méfiance envers les institutions.
Un gouvernement sûr de son projet de société n’a pas peur que ses enfants apprennent ailleurs. Au contraire, il les encourage à acquérir les meilleures compétences afin qu’ils contribuent ensuite au développement national.
Cette mesure donne malheureusement l’impression qu’au lieu de gouverner par la confiance, le pouvoir choisit de gouverner par le contrôle. Et lorsqu’un État commence à contrôler le droit d’étudier, il franchit une étape préoccupante dans la restriction des libertés individuelles.
Le Burkina Faso a besoin d’une jeunesse instruite, libre de ses choix et ouverte sur le monde, non d’une jeunesse placée sous autorisation administrative pour exercer un droit aussi fondamental que celui de se former.
Les universités occidentales sont remplies d’étudiants chinois et russes qui excellent dans leurs domaines respectifs. Il ne viendrait à l’esprit d’aucun dirigeant de ces pays de soumettre à une autorisation préalable les étudiants dont les parents ont les moyens de financer eux-mêmes leurs études à l’étranger.
Pour défendre cette mesure, le ministre Thiombiano a malheureusement poussé le raisonnement jusqu’au ridicule en expliquant que certains étudiants étaient devenus des cas sociaux après leurs études à l’étranger. Sur quelles études sérieuses du ministère de l’Enseignement supérieur cette affirmation repose-t-elle ? Pendant qu’on y est, que les autorités publient donc les statistiques des étudiants revenus au pays et devenus des cas sociaux.
Poussons la réflexion encore plus loin : le ministre Thiombiano a-t-il découvert un moyen infaillible de savoir, au moment où il signe une autorisation, que l’étudiant ne deviendra jamais un cas social ? Autrement dit, la signature du ministère constituerait-elle une protection quasi divine contre toutes les dérives comportementales ? Et les nombreux cas sociaux que compte déjà notre pays sont-ils, eux aussi, d’anciens étudiants revenus de l’étranger ?
Voyez-vous, il est toujours fastidieux de défendre l’indéfendable, surtout lorsqu’on est soi-même le produit de cette ouverture sur le monde que l’on semble aujourd’hui vouloir restreindre. Le ministre Thiombiano s’est lui-même formé à l’étranger avant de devenir professeur.
Où allons-nous avec un gouvernement qui semble résolument inscrit dans le registre du spectacle ? Chaque Conseil des ministres apporte son lot de mesures controversées et impopulaires. On ne réinvente pas la roue. Les réformes et les innovations sont nécessaires, mais elles doivent améliorer la vie des citoyens et renforcer leurs libertés, non multiplier les contraintes administratives et restreindre leurs droits fondamentaux.
À ce rythme, il faudra bientôt solliciter une autorisation administrative avant même de choisir son conjoint ou de fonder une famille. Lorsqu’un État s’arroge le droit de décider à la place des citoyens des choix les plus personnels, c’est qu’il a franchi une limite dangereuse.
En vérité, l’exécutif semble s’engager dans une politique qui risque d’affaiblir progressivement l’école burkinabè. Conscient que de nombreux parents disposant des moyens financiers préféreront offrir à leurs enfants une formation à l’étranger, il semble vouloir anticiper ce mouvement en multipliant les contraintes administratives. Mais le ministère se méprend : aucune administration ne peut légitimement décider de l’avenir des enfants à la place de leurs parents ni se substituer à leur liberté de choix.
Le savoir n’a jamais prospéré derrière les barrières administratives. Une nation grandit lorsqu’elle fait confiance à sa jeunesse, non lorsqu’elle lui demande une autorisation pour apprendre.
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