Par Bakary Cissé | Lementor.net
Le 18 juin 2026, au Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire, le Premier ministre Robert Beugré Mambé a lancé officiellement le processus de formulation du Programme National d’Investissement Agricole de troisième génération. Une cérémonie sobre dans son protocole, mais considérable dans sa portée stratégique. Ce lancement couronne quatorze années d’investissements massifs dans le secteur agricole ivoirien et annonce une décennie de transformation structurelle dont l’ambition dépasse tout ce qui a été entrepris jusqu’ici.
Le bilan des deux premières générations de PNIA mérite d’être rappelé pour mesurer l’ampleur du chemin parcouru. Le PNIA 1, mis en œuvre de 2012 à 2017 avec une enveloppe de 2 040 milliards de FCFA, avait pour mission première de reconstruire un secteur agricole disloqué par une décennie de crises politiques. Son bilan est tangible. Le secteur agricole a connu une croissance de 6 %, les revenus des producteurs sont passés de 3 370 milliards de FCFA en 2012 à 6 148 milliards en 2017, soit une hausse de 82 %, et le taux de pauvreté rurale a fléchi de 62,5 % en 2008 à 56,8 % en 2015. Ce n’était pas encore la transformation. C’était le socle sur lequel la transformation allait pouvoir reposer.
Le PNIA 2, pour la période 2018-2025, a mobilisé une enveloppe de 12 391 milliards de FCFA, six fois supérieure à son prédécesseur. Son innovation structurante a été l’introduction des agropoles, ces complexes agro-industriels destinés à favoriser un développement territorial harmonieux en ancrant la transformation dans les régions productrices. Neuf agropoles ont été programmés. Les résultats macro-sectoriels sont solides. Le secteur agricole représente aujourd’hui 17 % du PIB, 40 % des exportations et 40 % de l’emploi national, pour une production globale estimée à plus de 37 millions de tonnes. La production de cacao est passée de 1,51 million de tonnes en 2011 à 1,89 million en 2024. Le caoutchouc naturel a bondi de 239 000 tonnes à 1,69 million, soit une hausse de plus de 600 %. Sur les cultures vivrières, la production a doublé, passant de 11,5 à 23,6 millions de tonnes entre 2011 et 2024. Le riz a triplé sa production à 1,55 million de tonnes, le maïs a progressé de 173 % et le manioc dépasse les 8,4 millions de tonnes.
Mais ces chiffres impressionnants masquent une contradiction structurelle que le PNIA 3 se donne précisément pour objectif de résoudre. La Côte d’Ivoire est première mondiale sur le cacao, première sur l’anacarde, troisième productrice mondiale de caoutchouc naturel. Et pourtant, elle demeure le deuxième importateur de riz du continent africain. En 2024, elle a dépensé 610 milliards de FCFA pour importer 1,6 million de tonnes de riz et 518 milliards de FCFA pour 732 000 tonnes de poissons. La facture totale des importations alimentaires frôlait les 2 000 milliards de FCFA en 2023. C’est le paradoxe central de l’agriculture ivoirienne : leader mondial dans ses filières d’exportation, mais dépendante de l’extérieur pour nourrir ses propres populations. Ce paradoxe n’est pas seulement économique. Il est politique et souverain. Un pays qui produit 40 % du cacao mondial et importe son riz est un pays qui nourrit le monde sans se nourrir lui-même.
Le PNIA 3, qui couvre la période 2026-2035, s’articule autour de quatre axes majeurs qui répondent précisément à cette contradiction. Le premier axe est la souveraineté alimentaire. La production nationale de riz, qui a progressé de 550 000 tonnes en 2011 à 1,4 million de tonnes en 2023, reste insuffisante face à une consommation d’environ 2,4 millions de tonnes. Mais le pays dispose d’un potentiel estimé à 3 millions de tonnes, soit de quoi non seulement couvrir ses besoins mais devenir exportateur. L’ambition affichée est l’autosuffisance en riz d’ici 2027 et l’exportation d’ici 2030. C’est ambitieux. Ce n’est pas irréaliste pour un pays dont le rendement moyen des rizières est de 2 à 3 tonnes par hectare quand certains pays asiatiques atteignent 7 à 8 tonnes sur les mêmes surfaces.
Le deuxième axe est la compétitivité et la transformation locale. Les taux de transformation atteignent 41 % pour le cacao et 43 % pour le cajou. Ces chiffres représentent des progrès réels par rapport aux 31 % et 6,5 % du PNIA 1. Mais ils signifient aussi que respectivement 59 % du cacao et 57 % de l’anacarde ivoiriens quittent encore le pays sans transformation, emportant avec eux l’essentiel de la valeur ajoutée. L’objectif de 50 % de transformation locale pour les deux filières reste l’horizon que chaque édition du PNIA a poursuivi sans entièrement l’atteindre. Le PNIA 3 en fait une priorité structurante en misant sur une agriculture d’entreprise mieux financée, mieux accompagnée et mieux connectée au marché.
Le troisième axe est le financement. Le PNIA 3 s’inscrit dans le cadre du PND 2026-2030, doté de 114 840 milliards de FCFA, et marque la volonté d’impliquer davantage le secteur privé et les institutions financières dans le financement agricole. Ce virage est nécessaire. L’agriculture ivoirienne ne peut pas continuer à dépendre uniquement des ressources publiques et de l’aide internationale pour se moderniser. Le groupe consultatif international des 8 et 9 juillet sera précisément l’occasion de mobiliser ces financements privés autour des projets agricoles du PND.
Le quatrième axe s’attaque à l’épineux problème du foncier rural, l’un des verrous les plus persistants du secteur agricole ivoirien. L’accès limité aux titres de propriété, les procédures longues, les conflits récurrents entre agriculteurs et éleveurs, la superposition des droits coutumiers et des droits modernes : tout cela freine l’investissement privé dans l’agriculture, décourage la mécanisation et entretient une précarité foncière qui touche des millions de petits producteurs. Le PNIA 3 en fait une priorité explicite, condition sine qua non de la montée en puissance des investissements privés dans le secteur.
Ce que formule le PNIA 3 est en réalité bien plus qu’un programme d’investissement agricole. C’est une déclaration de politique économique souverainiste au sens le plus précis du terme : rapatrier sur le sol ivoirien la valeur aujourd’hui capturée à l’extérieur, nourrir les 30 millions d’Ivoiriens avec leur propre terre, et faire de l’agriculture non plus une activité de subsistance mais un véritable secteur d’avenir créateur de richesses et d’emplois. Beugré Mambé l’a dit sans ambiguïté lors du lancement. Il reste à démontrer que cette ambition se traduit en réformes concrètes, en financements effectifs et en résultats mesurables pour les producteurs sur le terrain.
Leave a comment