Par La rédaction | Lementor.net
Il y a quelque chose de révélateur dans le fait qu’une cérémonie de remise de distinctions honorifiques soit devenue l’occasion d’un plaidoyer pour le retour à la rigueur. La deuxième journée des Journées nationales du service public 2026, organisée mercredi au Palais de la Culture de Treichville, a tenu ce double registre avec une franchise que la ministre d’État Anne Désirée Ouloto n’a pas cherché à atténuer. D’un côté, 241 agents de l’État reconnus pour leur dévouement et leur contribution exemplaire au bon fonctionnement de l’administration. De l’autre, un constat sévère sur l’état des valeurs dans une Fonction publique qui perd progressivement le sens de sa mission.
Les distinctions remises méritent d’être nommées dans leur détail parce qu’elles représentent une forme de reconnaissance institutionnelle trop rarement documentée dans l’espace médiatique ivoirien. Cinquante-quatre fonctionnaires ont été élevés à la dignité de Commandeur de l’Ordre du Mérite de la Fonction publique. Soixante-dix autres ont reçu les insignes d’Officier. Et cent dix-sept agents ont été faits Chevaliers. Deux cent quarante et un hommes et femmes dont les années de service, de présence et d’engagement au profit de la Nation ont été jugées dignes d’une reconnaissance officielle. Dans un pays où la critique de l’administration est souvent plus facile que son éloge, ces distinctions rappellent qu’il existe dans les rouages de l’État ivoirien des agents dont la probité et le dévouement sont réels et méritent d’être salués publiquement.
Mais c’est la prise de parole d’Anne Ouloto qui a donné à cette journée sa portée la plus significative. La ministre d’État chargée de la Fonction publique a choisi cette tribune pour dire ce que beaucoup de responsables administratifs pensent sans toujours oser le formuler aussi clairement. Elle a regretté qu’une décoration, autrefois perçue comme une reconnaissance prestigieuse du travail accompli, soit désormais parfois considérée par certains comme insuffisante lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une récompense financière. Cette observation, formulée avec la retenue d’une ministre qui choisit ses mots, dit en réalité quelque chose d’assez grave sur l’évolution des mentalités dans une partie de la Fonction publique ivoirienne : la valeur symbolique de la reconnaissance du mérite ne suffit plus. On veut de l’argent avec le diplôme d’honneur.
Ce glissement de la valeur symbolique vers la valeur marchande dans la perception des distinctions honorifiques n’est pas propre à la Côte d’Ivoire. C’est un phénomène documenté dans de nombreuses administrations africaines et au-delà. Il traduit une transformation profonde du rapport au service public, dans lequel le fonctionnaire ne se perçoit plus comme le serviteur d’une mission collective mais comme un prestataire de services dont la rémunération doit être à la hauteur de chaque geste accompli. Cette transformation est le symptôme d’une crise de sens qui touche les institutions publiques quand elles ne parviennent plus à transmettre à leurs agents la conviction que servir l’État est en soi une forme d’accomplissement personnel et collectif.
Anne Ouloto a nommé les trois dérives qui l’inquiètent le plus : l’indiscipline, l’absentéisme et la recherche de gains faciles. Ces trois maux sont interconnectés. L’absentéisme dit que le fonctionnaire n’est pas là où il devrait être. L’indiscipline dit qu’il ne fait pas ce qu’il devrait faire quand il est là. Et la recherche de gains faciles dit que quand il est là et qu’il fait quelque chose, c’est souvent pour son propre compte plutôt que pour celui des citoyens qu’il est censé servir. Ce triptyque décrit un fonctionnaire fantôme dont la présence physique dans l’administration ne garantit plus la présence réelle au service public.
L’histoire de la Fonction publique ivoirienne retracée lors de la master class par le juriste Agnero Privat Mel de l’Université Alassane Ouattara est un rappel utile de ce que cette institution a été et de ce qu’elle devrait redevenir. La Fonction publique ivoirienne a été, aux premières décennies de l’indépendance, l’une des plus rigoureuses et des mieux formées d’Afrique francophone. Les grandes écoles de formation administrative, l’ENAM en tête, produisaient des cadres dont la réputation dépassait les frontières et qui étaient sollicités dans d’autres administrations africaines. Cette réputation n’est pas entièrement perdue, comme le prouvent les 241 agents distingués mercredi à Treichville. Mais elle est fragilisée par des décennies de recrutement parfois opaque, de promotions pas toujours méritocratiques et de culture de l’impunité dans certains services.
Ce que ces Journées nationales du service public cherchent à reconstruire, c’est précisément le lien de confiance entre l’administration publique et les citoyens. Ce lien est fondamental dans une démocratie. Un État dont les citoyens ne font pas confiance à son administration est un État fragile, dont la légitimité est constamment contestée et dont les politiques publiques, si bien conçues soient-elles, se heurtent à une résistance passive qui en réduit l’efficacité. La Côte d’Ivoire, qui investit massivement dans ses infrastructures et dans son développement économique, a besoin d’une administration publique à la hauteur de ces ambitions. Une administration qui se présente à l’heure, qui traite les dossiers des citoyens avec diligence, qui résiste à la corruption et qui comprend que son rôle est de servir et non d’être servie.
Le message d’Anne Ouloto aux fonctionnaires, et particulièrement aux plus jeunes, est celui que chaque génération d’administrateurs doit entendre et intérioriser : la rigueur, l’intégrité, le sens du devoir et la disponibilité ne sont pas des options que l’on choisit selon son humeur. Ce sont les conditions sans lesquelles la Fonction publique n’est qu’un titre, et le service public n’est qu’un mot.
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