CB | Lementor.net
Il y a quelque chose d’inhabituel cette année dans les allées du Parc des Expositions d’Abidjan. Entre les stands des éditeurs et les tables des écrivains, deux formations politiques ivoiriennes ont installé leurs propres espaces. Le RHDP d’un côté. Le PPA-CI de l’autre. Côte à côte, dans un salon qui se définit comme un rendez-vous du livre et des idées, jusqu’au 2 mai.
Ce n’est pas une première mondiale. Les partis politiques publient depuis longtemps — ouvrages de doctrine, programmes, recueils de discours, portraits de fondateurs, analyses historiques. Mais cette activité éditoriale reste souvent confinée aux cercles militants, distribuée lors des meetings, rarement exposée dans un espace culturel grand public. Le SILA 2026 change cette habitude. Et le choix de ces deux partis précisément, aux orientations diamétralement opposées, donne à cette présence une résonance particulière.
Dans les allées, la proximité des deux stands crée une dynamique que personne n’avait vraiment planifiée. Des curieux passent de l’un à l’autre. Des sympathisants d’un camp s’arrêtent devant les publications de l’adversaire, feuillettent, lisent quelques lignes. Des visiteurs sans appartenance politique marquée comparent, posent des questions, repartent avec un document sous le bras. Responsables et militants se relaient aux stands pour accueillir, expliquer, convaincre. Sans confrontation directe, sans incident, dans cette forme de joute silencieuse que seul un espace culturel peut produire.
Ce qui se joue ici dépasse la simple présence à un salon. Le livre, pour un parti politique, n’est pas le même outil que l’affiche ou le discours de meeting. Il suppose un effort d’argumentation soutenu, une cohérence sur la durée, une volonté d’être jugé sur le fond plutôt que sur l’émotion du moment. S’exposer dans un salon du livre, c’est accepter d’être lu attentivement, critiqué posément, comparé à d’autres. C’est une forme de courage intellectuel que la politique ivoirienne ne pratique pas toujours assez.
Les organisateurs du SILA ont fait le choix de l’ouverture — un salon inclusif, disent-ils, accessible à tous ceux qui contribuent à la diffusion des idées par l’écrit. Cette décision est juste. La politique est une idée avant d’être un pouvoir. Et une idée qui refuse de s’écrire, de se défendre, de se confronter aux autres dans un espace de lecture partagée, est une idée qui doute d’elle-même.
Abidjan a toujours été une ville où les idées circulent vite et où le débat intellectuel tient une place réelle dans la vie publique. Ce SILA 2026 le confirme à sa manière. Le salon ne se limite plus à la promotion de la lecture — il est devenu un espace où se diffusent, se comparent et parfois se disputent les visions du pays. Et dans ce contexte, l’affluence aux stands des deux partis sera, à sa façon, un premier verdict.
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