La rédaction | Lementor.net
Ce que le Sénégal vit ce soir n’est pas simplement une réforme du code électoral. C’est une crise institutionnelle au sommet même du pouvoir, entre deux hommes qui ont fait campagne ensemble, gagné ensemble, et qui semblent aujourd’hui vouloir des choses incompatibles.
La loi a été votée ce mardi par 128 voix sur 141 votants. Elle modifie les articles L.29 et L.30 du code électoral, réhabilitant ainsi politiquement Ousmane Sonko et lui ouvrant la voie vers la présidentielle de 2029. Sur le papier, c’est une victoire pour le Premier ministre. Dans les faits, c’est une séquence politique d’une complexité rare, parce que la loi est désormais sur le bureau du président Bassirou Diomaye Faye. Et Diomaye, lui, n’a pas voté pour cette loi. Il l’a même, discrètement, tenté de contourner.
La veille du vote, le 27 avril, Diomaye a dévoilé in extremis ses propres avant-projets de réforme institutionnelle dont une refonte complète du même code électoral. Un texte présidentiel qui, s’il était adopté, rendrait caduque la loi Sonko. Ce n’était pas un hasard de calendrier. C’était un message. Et le message était clair : pas si vite.
Diomaye dispose désormais de dix jours pour se prononcer. Il peut promulguer la loi et valider ainsi la trajectoire présidentielle de son Premier ministre, celui qui le 7 décembre 2025 avait lancé sans ambiguïté « rien ne peut m’empêcher d’être candidat. » Il peut saisir le Conseil constitutionnel pour contester la constitutionnalité du texte. Ou il peut se taire, laisser les dix jours s’écouler, et voir le président de l’Assemblée nationale El Malick Ndiaye, lui-même membre de Pastef, promulguer la loi à sa place. Parce que la constitution sénégalaise le permet.
C’est là que réside le piège dans lequel Diomaye se trouve enfermé. S’il refuse de signer, il n’aura pas le dernier mot. La majorité parlementaire peut passer par-dessus son silence. S’il signe, il valide une loi que sa propre coalition a critiquée pour son absence de concertation et son caractère taillé pour un seul homme. S’il saisit le Conseil constitutionnel, il entre en guerre ouverte avec son Premier ministre, celui sans qui il n’aurait probablement jamais gagné en 2024.
Ce triangle institutionnel dit quelque chose d’essentiel sur l’état du Sénégal en ce moment. Le pays qui se présentait depuis trente ans comme le modèle de démocratie stable en Afrique de l’Ouest regarde deux hommes issus du même camp se disputer le futur à coups de textes de loi concurrents et de manœuvres parlementaires. La coalition Diomaye Président a publiquement critiqué la méthode. L’opposition parle de forfaiture et de rupture avec la tradition consensuelle qui encadre les modifications du code électoral depuis 1992.
Ce que tout cela révèle en profondeur, c’est que Sonko n’attend pas 2029 dans la patience d’un homme qui fait confiance aux institutions. Il les force. Il utilise sa majorité parlementaire pour créer des faits accomplis que même le président ne peut pas défaire sans déclencher une crise majeure. C’est une stratégie de prise de contrôle progressive, légale dans ses formes, brutale dans son esprit.
La question qui se pose à Diomaye Faye n’est pas juridique. Elle est personnelle. Est-il le président du Sénégal ou le président provisoire en attendant Sonko ? A-t-il une vision propre pour son pays ou est-il simplement le gérant intérimaire d’un pouvoir que son Premier ministre considère comme le sien par droit acquis ? Ses dix jours de silence ou de parole diront la réponse que les Sénégalais attendent.
L’Afrique regarde. Encore une fois, un pays qui avait quelque chose de précieux, une tradition démocratique durement construite, un code électoral consensuel, une alternance pacifique, regarde ses propres dirigeants tordre les institutions pour des ambitions personnelles.
Vous avez dit démocratie.
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